Claire Lesacher

“Correspondances Citoyennes en Europe” ou le postulat de la rencontre et de l’expérimentation en terrain plurilingues et hétérogènes

Interroger la cohésion d’ensemble des Correspondances Citoyennes en Europe, qui engagent des acteurs d’horizons divers: tel était l’enjeu de ma résidence d’une semaine dans les locaux de l’Age de la Tortue. Les lignes qui vont suivre proposent donc un aperçu de mes observations et réflexions menées sur cette question en tant que doctorante en sociolinguistique. Dans un premier temps j’exposerai le contexte et la méthodologie de l’élaboration de cet article. Ensuite nous nous intéresserons à la notion d’expérimentation évoquée par les participants à la résidence rennaise, puis à celle de la rencontre. Enfin nous évoquerons la présence de divers plans de langages hétérogènes, tels qu’ils sont perçus par les résidents.

 

Je suis arrivée au début de la deuxième semaine des résidences des artistes espagnols et roumains dans l’appartement de l’Age de la Tortue que je considère comme hybride : à la fois lieu d’habitation et de travail collectif ou personnel, où se succèdent et s’entrecroisent moments studieux et moments plus chaleureux. Selon les contextes, les diverses facettes de nos identités et de notre personnalité sont donc activées lors de la résidence, les unes influant toujours les autres. Lieu hybride également dans le cadre de mon travail de recherche puisque l’appartement représentait à la fois mon « terrain de recherche» et l’endroit où je vivais avec les autres résidents. En fait, dans une certaine mesure, je « co-construisais » la situation à laquelle je m’intéressais en tant que jeune chercheure et plus largement en tant que personne avec ses identités multiples.

 

Du point de vue méthodologique, je me suis particulièrement intéressée aux productions discursives des participants. Une partie des données a été recueillie lors d’entretiens semi-directifs dont la règle était simple : six questions, toujours les mêmes, posées à toutes les personnes qui travaillaient, passaient ou résidaient à l’Age de la Tortue. Celles-ci abordaient les perceptions des uns et des autres sur les Correspondances citoyennes,  sur leur implication au sein du projet, sur le travail conjoint avec des personnes d’autres horizons professionnels et parlant d’autres langues, etc. Puisque j’étais en situation de résidence, l’analyse repose également sur l’observation des faits (auxquels je pouvais moi-même participer). Nous posons donc que les analyses livrées ici ne sont pas à considérer comme totalement représentatives de la résidence rennaise, mais davantage comme une photographie dynamique d’un moment donné et selon un certain angle.

 

 

La notion d’expérimentation.

 

En se focalisant dans un premier temps sur les perceptions des artistes en résidence, il apparaît que Nani et Xavi confèrent une dimension expérimentale à leur participation au projet :

 

« […] made social artistic works because sometimes and in other places I made some only intellectual or economic works. […] And to work in a social area to meet people and work directly with them for me it’s a very important thing. Because it’s not usual in my common works in aspect » (Nani)

 

« […] faire un travail artistique et social parce que parfois et dans d’autres projets, je fais uniquement un travail intellectuel ou économique. […] Et travailler dans l’espace social, rencontrer des gens et travailler directement avec eux, c’est pour moi quelque chose de très important. Parce que ça n’est pas habituel dans mon travail de tous les jours » (Nani)

 

« I’m here to make an artistic project, and then I’ll see. […] It’s an opportunity for me to see what can I do, with a new… con tema, nuevo tema, es como un desafìo, un reto. […] It’s… I have never participated in a social project, this is the first time and I can see what I can do. For me this is good to see, […] to know me better, you know, a conocerme mejor » (Xavi)

 

« Je suis ici pour réaliser un projet artistique, […] c’est une opportunité pour moi de voir comment je fais avec un theme nouveau, c’est comme un défi pour moi. […] Je n’ai jamais participé à un projet social, et je vois aujourd’hui ce que je peux y faire. Pour moi, c’est bien de voir… pour mieux me connaître » (Xavi)

 

Les expressions « not usual », « nuevo tema » évoquent la nouveauté, la fêlure de la routine. Ici, l’enjeu du projet européen se situe dans l’exploration de formes, de situations de travail encore inexploitées, impulsées par la perspective sociale de leur investissement artistique (« social area », « social project »). De plus, Xavi décrit son implication aux résidences en tant que de « défi » (« un desafìo, un reto ») qui lui permettrait de « se connaître mieux lui-même » Un enjeu surtout personnel et un travail très introspectif finalement pour Xavi.

 

En revanche, pour Andrei, sa résidence s’inscrit davantage dans une continuité et représente pour lui une nouvelle occasion de s’investir sur le sujet qui l’intéresse : l’art urbain.

 

« The aim of this project is really interesting for me because it’s related to my interests in artistic projects, it’s urban art and the way to express this, the expression of the urban art […] it’s a project made for me » (Andrei)

 

« Le but de ce projet est vraiment intéressant pour moi parce qu’il est en lien direct avec lmes intérêts en terme de projets artistiques, c’est de l’art urbain et ses modes d’expression […] C’est un projet fait pour moi » (Andrei)

 

Il semblerait alors que les enjeux personnels et professionnels qui se jouent au cours de la résidence sont marqués et orientés par les expériences passées et les pratiques habituelles de chacun. Faisant écho aux propos de Xavi et Nani, Anne et Pascal considèrent, eux aussi, que les enjeux de leur participation aux Correspondances Citoyennes en Europe reposent sur leur dimension expérimentale. Ici, l’expérimentation s’actualise au niveau des pratiques de recherche :

 

« Enfin l’intérêt premier pour moi c’est l’expérimentation. Alors c’est pas forcément les méthodes, c’est pas des méthodes qui sont expérimentées, mais c’est des manières de faire et d’intégrer dans son analyse des choses d’autres analyses, bon c’est ce qu’on fait dans la recherche classique mais plus qu’intégrer c’est aussi faire avec, voilà » (Anne)

 

« […] Tarragone et Cluj où d’une certaine manière je vais me retrouver plus face à ma propre activité, plus en risque dans mon boulot, et donc là  j’ai vraiment envie d’essayer, d’expérimenter un petit peu les choses » (Pascal).

 

On remarque la production des termes « expérimentation », « expérimentées », « expérimenter », « essayer ». On repère également les lexèmes « risque » dans le discours de Pascal et « contrainte » dans celui d’Anne. Des termes qui rejoignent les notions de nouveauté et de défi évoqués par Nani et Xavi. Lors de la résidence,  Paloma a, elle aussi, expliqué combien la prise de risques, la mise en péril d’elle-même, représente un véritable moteur dans son métier. Ainsi, pour de nombreux participants, les Correspondances Citoyennes en Europe invitent à contourner les facilités et à réfuter les modalités de travail habituelles. Il s’agit de se mettre soi-même en difficulté, professionnellement voire personnellement, afin de stimuler ses propres compétences et d’avancer dans ses pratiques et  pour tenter de construire autrement de la connaissance.

 

Au-delà, un glissement se dessine entre les perceptions de chacun sur l’expérimentation. Selon Anne, elle est collective et implique chaque acteur qui tend, avec les autres, à « produire quelque chose ensemble ». L’expérimentation se joue notamment lorsque les participants à la résidence travaillent en commun, dans le but de créer, de mener une réflexion collective. En revanche, Nani et Xavi envisagent cette notion d’abord pour eux-mêmes et dans le cadre de leur travail personnel marqué par les rencontres avec des personnes du quartier. Ce glissement entre les représentations de chacun est aussi remarquable dans l’évocation de la relation entre art et perspective sociale. Nous avons mis au jour que Nani et Xavi conféraient une dimension sociale à leur travail en résidence (en termes de rencontres concrètes et de productions communes avec les personnes du quartier). Une interrelation que Pascal aborde également, en la fixant davantage au niveau des sciences sociales et donc sur le mode de l’interdisciplinarité:

 

« Il y a cet intérêt, je crois vraiment, d’ensemble sur le champ culturel et artistique, c’est à dire vraiment qu’il faut commencer à assumer ces interactions entre art et sciences sociales » (Pascal)

 

Toutefois, les points de vue sur ces liens peuvent être traversés par des logiques a priori divergentes :

 

« I’m sorry but the sociologists, I am not connected with them because […] in my work I’m not thinking « What does the sociologist think about this? » I think you can see, and if there is something we can change, some opinion we can change, we can do it, but I’m not thinking in this way because I’m not doing a scientific work, I’m fighting to find any way in everybody » (Nani)

 

« Les sociologues, je ne suis pas connecté avec eux. […] Dans mon travail je ne me demande pas “Qu’est-ce que les sociologues pensent de ça?” S’il y a quelque chose, une opinion, ça peut changer, on peut le faire. Mais je ne réfléchis pas de cette façon, parce que je ne fais pas un travail scientifique, je me bats pour trouver un chemin avec chacun » (Nani)

 

Nani indique que c’est en collaborant avec les personnes du quartier, dans leur réalité et au cours de leur propre cheminement que son travail prend une dimension sociale, et non en menant une réflexion sociologique sur les faits qu’il saisit au cours de la résidence rennaise. Pourtant, le lendemain de cet entretien, Nani, qui réalise un documentaire vidéo avec des habitants du Blosne, demandera à Anne de consulter le questionnaire qu’il a élaboré et qui lui sert de fil conducteur lors des prises de vues avec les personnes sollicitées. Nani souhaitait avoir l’avis de la sociologue sur les questions préparées et leur enchaînement. S’il s’agissait surtout d’un échange en termes de méthodologie, la situation relevait bien d’une interaction entre art et sciences sociales.

 

A travers cette anecdote, on entrevoit combien les perceptions et les pratiques des participants sont à envisager de manière dynamique : les réunions plénières autour de thèmes comme « la frontière » impulsées par Anne, les moments de travail avec Paloma qui a invité tous les acteurs à participer à la réalisation de sa Correspondance, les avancées de chacun dans ses travaux, etc. influent sur les expériences, et parfois sur les représentations des uns et des autres, sans d’ailleurs qu’ils/elles en aient immédiatement et toujours conscience.

 

 

La rencontre, corollaire à l’expérimentation.

 

Dans les discours, le thème de la rencontre représente un autre point saillant des Correspondances Citoyennes en Europe :

 

« Pour moi l’intérêt du projet c’est le dialogue, c’est juste l’échange d’idées, le fait de pouvoir se parler ensemble d’un sujet qui nous intéresse, […] c’est le fait de pouvoir dialoguer avec des gens différents inconnus, ou connus » (Paloma)

 

« Simplement la rencontre, quoi. Que ce soit la rencontre entre les artistes, les chercheurs, les artistes et les habitants, les chercheurs et les habitants, les gens de la Tortue aussi. Les…  enfin tous ceux qui gravitent autour de l’asso, tous ceux qui ont un pied dans l’asso, que ce soit par exemple Le Strat’Collectif en bas ou juste les habitants, enfin vraiment la rencontre quoi et la discussion sur différentes choses, les échanges de points de vue » (Fanny)

 

Nous notons que la notion de rencontre s’applique ici à tous les acteurs du projet et ce, dans une perspective de confrontation des points de vue, d’enrichissement de soi par les perceptions des uns et des autres. Il ne s’agit donc pas seulement de « se rencontrer » mais bien d’échanger, de réinterroger ses propres représentations au contact des autres et dans le travail avec eux. Ces perceptions sur la rencontre recoupent particulièrement celles d’Anne concernant l’expérimentation.

 

Nicolas considère, lui aussi, que les Correspondances Citoyennes en Europe reposent sur les rencontres :

 

« Cette dimension expérimentale pour moi repose sur la possibilité de chacun des artistes en résidence et aujourd’hui des chercheurs en résidence d’inventer une façon bien à lui de d’entrer en contact avec les habitants du quartier. Et du coup cette façon d’inventer une manière d’entrer en contact, d’entrer en relation, je trouve ça super intéressant. Et au bout des 21 résidences qu’on a faites jusqu’ici et bien chaque artiste a inventé sa ou ses façons d’entrer en relation avec des personnes qui leur étaient inconnues au préalable » (Nicolas)

 

La rencontre devient ici une relation concrète entre deux personnes bien définies : un-e artiste (ou chercheur-e) et un-e habitant-e. Nicolas, qui est le coordinateur du projet, circonscrit dans ses propos la notion de rencontre à celles impulsées par les artistes ou chercheur-es, en vue de la réalisation de Correspondances. Ainsi, au sein de l’extrait cité, on remarque l’usage répété des expressions « entrer en contact » (2 fois), et « entrer en relation » (2 fois). En précisant ainsi la notion de rencontre, le point de vue de Nicolas rejoint ceux évoqués par Xavi, Andrei et Nani à propos de leur contribution au projet en tant qu’artistes. On remarque également que Nicolas focalise davantage ces rencontres interindividuelles résident/habitant sur les artistes que sur les chercheurs. Les propos de ces derniers n’évoquent d’ailleurs que très peu la production commune avec les personnes du quartier.

 

Pour Nicolas et la majorité des artistes présents, la rencontre entre artistes et habitants représenterait donc le point principal des Correspondances Citoyennes en Europe. Outre le fait d’être sur-conscientisée, cette facette semble aussi se réaliser à part des autres axes du projet, qui semble se concrétiser sur le mode de la polarisation et du cloisonnement. Sans doute que cela est impulsé par le fait que les Correspondances Citoyennes en Europe (2010 et 2011) se sont élaborées sur la base de Correspondances Citoyennes classiques (de 2007 à 2009) qui reposent sur la création commune entre un artiste et un habitant. D’autres démarches et d’autres acteurs sont venus se greffer à ce socle pour créer les Correspondances Citoyennes en Europe mais, l’interrelation entre l’ancienne et la « nouvelle » formule semble difficile.

 

La rencontre représente aussi pour Nicolas une étape vers la construction d’une parole plus politique :

 

« On cherche à rendre lisible pour le plus grand nombre possible de personnes la vision du monde dont est porteuse chacune des personnes associées au projet. Et donc là, de la même façon, ça rejoint la dimension expérimentale du projet, c’est toujours chercher une façon de proposer une vision singulière du monde à deux, […] une convivialité qui s’installe puis peut-être petit à petit une connivence, peut-être une confiance qui permettent de finalement vraiment s’entendre sur ce que l’un et l’autre veulent dire à travers cette Correspondance. Et trouver les moyens pour que ça advienne et que se soit rendu public” (Nicolas)

 

Nous relevons que, pour Nicolas, l’enjeu du projet ne se limite pas à produire « une vision singulière du monde à deux » : il s’agit également de la diffuser dans l’espace public. En d’autres termes, de mettre en visibilité ce qui ne l’est pas habituellement. Le but est de donner à voir, à entendre, à sentir des points de vue qui, tant dans le fond que dans la forme, s’éloignent de l’idéologie dominante pour mettre en exergue d’autres formes de discours et de représentations du monde. Celles-ci transmettent une complexité des trajectoires, des expériences, des rapports au monde, des identités etc. et réprouvent ainsi toute forme de discours englobant ou catégorisant.

 

La réalisation des Correspondances Citoyennes en Europe prend ici une dimension politique et postule l’expérimentation de nouvelles manières d’investir et de dire le politique. Un point de vue partagé par Pascal qui pose clairement la production commune des artistes et des habitants comme une concrétisation de la question politique.

 

« C’est effectivement cette idée qu’il faut que la question du politique puisse être posée ailleurs qu’elle n’est posée aujourd’hui et donc qu’elle soit là où sont les gens, là où ils vivent, là où il s’interrogent quoi. Et je pense que Correspondances Citoyennes va y contribuer, il y a des formes à trouver, je pense les artistes ont vraiment un apport là-dessus, c’est-à-dire, faut que les formes permettent que ça passe, que ça tente, que ça… voilà. » (Pascal)

 

Créer de nouvelles formes de mise en relation, de nouvelles manières d’investir le champ du politique (pensé ici en tant que porté par tous) représente pour Nicolas et Pascal l’un des enjeux expérimentaux du projet. Encore une fois, la conscience et la mise en exergue de cet enjeu dans les discours n’est pas anodine et relève d’intérêts tant personnels que professionnels : la question des micros-politiques est au cœur des activités de recherche de Pascal qui est politiste et sociologue. Il semble aussi avoir une vision assez large du projet, de ces différents enjeux et lieux de l’expérimentation. Sans doute que sa participation à l’écriture du projet lui permet (ainsi qu’à certains autres intervenants) de se saisir davantage des Correspondances Citoyennes dans leur globalité et par la multiplicité de leurs concrétisations.

 

Il y a donc deux types de prise de parole sur la notion de rencontre et sur l’expérimentation qui lui est corollaire, traduisant deux modes d’interprétation des enjeux que cela pose au cours des Correspondances Citoyennes en Europe. Tant dans les représentations qu’au niveau de l’appropriation concrète du projet par ses intervenants, ces deux modes expérimentaux de travail semblent compartimentés. Selon les expériences, les intérêts professionnels, les perceptions, le type d’implication concrète de chacun dans le projet, les acteurs tendront plus à conscientiser l’une ou l’autre des formes de rencontre et plus rarement les deux. A Rennes, les rencontres (et les défis qui s’y jouent) se réalisent d’ailleurs dans deux lieux bien distincts : la rencontre et l’expérimentation collective se réalise à l’Age de la Tortue, dans le salon de l’appartement des résidents ; la rencontre entre un artiste et un habitant advient hors des locaux de l’association, dans le quartier du Blosne.

 

 

L’actualisation et l’intrication de deux plans de langages multilingues.

 

La question du dialogue et de l’expérimentation se pose inéluctablement en intrication avec celle des langues et des langages de la résidence rennaise. Selon les discours des acteurs interrogés, il apparaît que deux plans de langages, marqués par la pluralité, s’actualisent et se coproduisent. Le premier plan, immédiatement repérable, est relatif aux langues des participants à la résidence : langues maternelles, langues parlées, langues entendues, etc.. Le caractère transnational du projet impulse inévitablement l’actualisation de multiples langues et la mise en relation de personnes aux parcours socio-langagiers distincts. La plupart des personnes interrogées évoquent ce plan de langage et sa diversité. Néanmoins, les langues nommées ne sont pas toujours les mêmes et sont souvent citées selon un principe de hiérarchisation :

 

« For me English is the most important language » (Andrei)

 

« First, in Spanish. […] Second it could be Catalan. […] And 3rd in English » (Nani)

 

« D’abord en espagnol. […] Ensuite, ça serait en catalan. […] Et en troisième en anglais » (Nani)

 

On note également que le roumain et le catalan (qui sont les langues maternelles de plusieurs des artistes, et deux des langues du projet dans sa définition) ne sont pas toujours relevés dans les discours. En revanche, l’anglais, qui n’est la langue maternelle de personne et n’est la langue officielle d’aucun pays participant au projet, est largement convoqué. Son caractère vernaculaire malgré une maîtrise relative de chacun, est particulièrement actualisé dans les discours:

 

« For me English is the most important language because it’s the language I can understand with everyone » (Andrei)

 

« Pour moi, l’anglais est la langue la plus importante parce que c’est la langue que je peux comprendre avec tout le monde » (Andrei)

 

« Third in English because the common language, for example now we are speaking in English. And with Andrei. And with Mehdi because he is the “facilitor” ». (Nani)

 

« En 3ème l’anglais est un langage commun, par exemple en ce moment on parle en anglais. Et  avec Andrei. Et avec Mehdi parce qu’il est le « facilitateur » de nos rencontres » (Nani)

 

« L’anglais d’aéroport, l’anglais de comptoir, et ouais l’anglais qu’on s’invente tous, et puis l’espagnol quoi. L’anglais et l’espagnol ». (Fanny)

 

« Déjà il y a l’anglais parce que c’est universel donc ça peut passer avec à peu près tout le monde » (Mehdi)

 

« Et en fait s’est rajouté très vite l’anglais qui n’est pas une langue de traduction dans les productions qu’on prévoit, mais qui en fait tient quand même un rôle assez important puisque c’est la première langue je crois que les participants, que les intervenants pardon, au projet ont retenue pour communiquer entre eux. » (Nicolas)

 

Dans une moindre mesure, l’espagnol est aussi considéré en tant que langue permettant l’échange en situation de plurilinguisme. Ainsi, concernant ce plan de langage, c’est particulièrement la (ou les) langue(s) qui permet(tent) les échanges et le travail commun qui est (sont) retenues dans les discours, avec la perception que le recours à une langue vernaculaire a bien un impact sur l’intercompréhension et, partant, sur les activités et travaux effectués.

 

« You make a translation, also in your mind. […] Not just a technical translation, also a translation of your thoughts » (Andrei)

 

« Tu fais une traduction, aussi dans ton esprit. […] Pas seulement une traduction technique, aussi une traduction de tes pensées » (Andrei)

 

« T’as toujours une petite part de hasard dans l’interprétation, comment tu comprends les choses, et chacun aussi explique les choses dans une langue qu’il ne connait pas donc forcément peut-être réduit ce qu’il veut dire pour essayer de le faire comprendre aux autres. » (Fanny)

 

« Puisqu’on n’est pas très nombreux à utiliser trois langues et du coup parfois je deviens une passerelle dans la discussion. […]En passant par mon filtre je pense, il y a forcément une forme d’interprétation dans ce que je vais dire, et je pense que ça peut être gênant au bout d’un moment » (Nicolas)

 

La multiplicité des langues présentes est également considérée en termes de « barrière », de « contrainte », voire perçue comme « chaotique » au sein des productions discursives des intervenants. Cependant ces propos sont à chaque fois l’occasion de renchérir sur le dépassement de ces difficultés et l’idée que cela fait partie des règles du jeu :

 

« But it’s the project, we have to accept and try to make it easy” (Nani)

 

« Mais c’est ça le projet, on doit l’accepter et essayer de rendre ça facile » (Nani)

 

« Bon, comme disait Andrei très justement, enfin c’est ça l’Europe quoi, c’est multi langues » (Fanny)

 

Pour certains des participants à la résidence, le caractère plurilingue du projet européen n’a d’ailleurs  aucune influence positive ou négative sur son déroulement ou la réalisation de travaux à plusieurs.

 

« Hay dos pasos primero la información que recibes, después el filtro. Ah no, tres pasos : el filtro y tu propria interpretación y eres libre, you are free. » (Xavi)

 

« Il y a trois étapes, d’abord l’information que tu reçois, ensuite le filtre, et enfin ta propre interprétation, et tu es libre » (Xavi)

 

« Après le langage des différentes nationalités, et ben ça, ça ne me pose pas de problèmes parce que je ne parle pas ni le roumain ni l’anglais mais c’est pas une barrière pour moi » (Paloma)

 

Au-delà, un deuxième plan de langage est évoqué dans les discours, relatif à la diversité des acteurs impliqués et à la multiplicité des enjeux et visées que le projet postule.

 

« Il y a les langues par nationalités, bien sûr mais moi je penserais plus différencier le langage institutionnalisé et le langage intellectuel aussi, et le langage commun, et le langage poétique. Je poserais ces quatre langages. » (Paloma)

 

« Il y a une langue presque d’ingénierie, […] il y a les langages artistiques. […] Peut-être ce que… ce qu’on avait à partager à l’intérieur des Correspondances Citoyennes, c’est un langage sensible, voilà. […] Et puis peut-être ce langage politique, qui soit pas le langage politique tel qu’on le conçoit habituellement mais qui soit le moment de réappropriation des questions de l’existence, de la vie assez simplement, etc. » (Pascal)

 

Ainsi, les enjeux relatifs aux notions de dialogue et de rencontre ne se jouent pas uniquement au niveau de la disparité des codes linguistiques mais aussi sur le plan de la diversité des modes d’expression liés aux domaines d’activité, dont les frontières, qui apparaissent poreuses, s’érigent différemment selon les participants. Ce second plan de langage est moins évoqué par les participants, ce qui indique qu’il est moins conscientisé que la présence de diverses langues. Il est pourtant clair que les notions de dialogue et d’expérimentation collective évoquées dans les discours, renvoient à ce second plan de langages. En effet, elles renvoient à la rencontre d’univers professionnels et personnels distincts, de conceptions, d’intelligibilités et de modes d’expression divers, dans le but de construire ensemble.

 

La diversité des codes linguistiques semble rendre encore plus remarquable le plurilinguisme qui s’opère au niveau des « domaines d’activités ». Anne considère d’ailleurs que cette situation « met à la fois en exergue des personnalités et puis des points saillants du projet ». Elle fait ici référence à une réunion de travail collectif autour du projet de Paloma (la construction d’un jeu de société hybride), au cours de laquelle je traduisais momentanément les prises de paroles. La conversation, centrée sur la forme physique que prendrait le jeu finalisé, est vite devenue un débat entre Anne et Xavi. Anne ne comprenait ce que Xavi voulait signifier à travers sa proposition de plateau de jeu et, vice-versa, Xavi ne comprenait pas les interrogations d’Anne. Outre les difficultés relatives à mes compétences approximatives de l’anglais et de l’espagnol, j’ai réellement ressenti un embarras à transposer les paroles de l’un depuis son cadre de référence à l’autre et vers son mode de compréhension et d’action dans et sur le monde. L’incompréhension qui, au départ apparaissait se réaliser en termes linguistiques, s’est surtout révélée être une incompréhension entre une sociologue et un artiste. 

 

Enfin, il apparaît que les mouvements d’une langue à l’autre, d’un langage à l’autre, les parallèles, les traversées, les intrications et les confrontations entre les divers modes d’expression, relèvent ici d’exercices plus ou moins assumés selon les personnalités, les identités et les expériences de chacun. Dans les perceptions relevées, le dépassement des contraintes que peuvent impulser ces situations n’est pas exclusivement proportionnel aux expériences attestées dans ce type de pratique. Cela relève aussi des personnalités, de la volonté ou possibilité de mise en péril de soi, de la conscience de l’expérimentation qui se joue au cours des résidences, de la visée perçue par chacun de son implication au sein des Correspondances Citoyennes en Europe.