Carnet de résidence 1 Cluj-Napoca : vendredi 21 janvier 2011

J’ai quitté Montpellier en TGV jeudi vers 20h30. Mon vol ne décollait de Lyon Saint-Exupéry qu’à 6h30 le lendemain matin et j’avais prévu de passer la nuit à l’aéroport. Je n’ai pas eu envie de réserver une chambre d’hôtel pour ces quelques heures. Vers minuit, l’aéroport a commencé à se vider et nous nous sommes retrouvés trois personnes à dormir sur place. La nuit a été un peu étrange dans ce hall d’aéroport déserté mais avec deux annonces qui continuaient à passer en boucle : l’interdiction de fumer et la vigilance par rapport aux colis et bagages abandonnés. Est-ce qu’un voyageur endormi sur un siège est juridiquement assimilé à un colis abandonné ? Deux vigiles ont fait leur ronde. Vers trois heures du matin, un agent d’entretien a nettoyé le sol et vers quatre heures l’aéroport a repris son activité avec l’ouverture des formalités d’enregistrement pour les premiers vols. Dans l’avion, je me suis rendu compte que je ne m’étais pas du tout préoccupé des détails de mon arrivée à Cluj. Qui m’attendrait à l’aéroport ? Je ne m’étais pas non plus enquis de l’adresse des deux appartements dans lesquels Les Correspondances sont hébergées. Je rejoignais les Correspondances et je ne m’étais pas posé d’autres questions. Je savais que Itsvan, le coordonnateur du projet à Cluj, était informé des horaires de mon vol ; je pensais le trouver à l’aéroport ou quelqu’un de son « institution« . Je m’étais préparé aussi à l’idée d’apercevoir une personne brandissant une affichette à mon nom ! En fait, je crois que toute ma préoccupation s’est focalisée sur mon escale à Munich, sur le changement de vol et la crainte que mon sac à dos n’embarque pas dans l’avion pour Cluj. Après l’atterrissage à Munich, lorsque je patientais dans la navette avec les autres passagers, je me suis surpris à observer les agents de l’aéroport en train de décharger les bagages des soutes de l’avion dans l’espoir d’apercevoir mon sac à dos. Dans les actes de la vie quotidienne, je dispose de cette bienheureuse capacité de pouvoir chuter dans un détail, comme on se prend les pieds dans le tapis, au point d’en oublier des choses essentielles ou évidentes. J’arrive donc à Cluj sans avoir joint quiconque préalablement, sans savoir où je loge et sans m’être soucié d’aucune question pratique (le change, le décalage horaire d’une heure que je découvrirai en cours de journée). Je récupère mon sac, je franchis les portes et débouche dans le hall d’arrivée et, surprise, réellement, j’aperçois immédiatement, au premier regard, Fanny et Romain, grand sourire et gestes de bienvenue. Ce fut pour moi un beau moment. J’atterris pleine cible dans les Correspondances citoyennes en Europe. En y repensant le soir, j’aurai vraiment l’impression d’avoir quitté Montpellier et rejoint les Correspondances mais sans, pour autant, être encore arrivé à Cluj.

Nous nous dirigeons vers un taxi qui, manifestement, nous attend. En deux mots, Romain me précise que le chauffeur de taxi, Sanyi, assure la diffusion de sa revue. Au cours du trajet, Romain discute effectivement avec lui et je sens qu’ils ont appris à se connaître. À la demande de Romain, Sanyi nous dépose devant un bon restaurant au centre-ville ; j’entrevois le nom « Viking«  sur l’enseigne. Ce sera effectivement autour d’un plat particulièrement copieux que Fanny et Romain me parleront de leur premier temps de résidence à Cluj. Le travail à Tarragona avait commencé pour moi de la même façon, avec un solide et copieux repas.

Le groupe des Correspondances a fait la connaissance d’une « communauté » de Roms qui vient d’être expulsée arbitrairement de son lieu d’habitation en centre-ville. La rencontre s’est faite d’abord lors d’une conférence de soutien. Istvan en avait informé Fanny en lui conseillant d‘y assister. Fanny et Nani ont ensuite participé à une manifestation organisée par ces personnes et leurs soutiens pour protester contre cet acte manifeste de discrimination. Fanny a pu avoir un échange avec les femmes de cette communauté lors d’une première visite qu’elle leur a rendue, en compagnie de Romain et Nani, dans les « habitations » très excentrées par rapport à la ville dans lesquelles la municipalité les a « relogées ». Fanny et Romain me font comprendre qu’il convient de tripler ou de quadrupler les guillemets tant les habitations n’offrent rien du confort attendu pour un logement et tant la notion de relogement est une escroquerie politique. Le groupe des Correspondances doit aller les voir à nouveau samedi matin. Fanny et Romain me proposent de me joindre à eux. En cours d’après-midi, je prends contact avec Andrada Dobocan , la traductrice qui va travailler avec moi en cours de week-end avant l’arrivée lundi de Nicolas. Elle accepte de nous rejoindre pour un exercice de traduction sans doute assez inhabituel.

Notre « résidence » est composée de deux appartements à deux pas l’un de l’autre. Je vais occuper une chambre dans l’appartement où loge Fanny. Romain et Nani sont installés dans le second logement qui possède un équipement majeur : le wifi. Par conséquent, la pièce principale de cet appartement est devenue l’espace de travail commun. À l’instant, je suis installé pour écrire dans un des fauteuils imposants qui meublent la pièce. Cette organisation va vite être chamboulée car, dès cette nuit, Xavi et Ignasi nous rejoignent. Istvan passe apporter deux matelas supplémentaires. Avec Fanny, nous discutons de la réorganisation du premier appartement (le nôtre!) en prévision de l’arrivée de Nicolas. Les appartements sont très spacieux ; mais une chambre de plus aurait été la bienvenue.

Romain a donc repris la publication de sa revue. Deux numéros sont déjà en ligne sur le Blog des Correspondances. Comme il l’avait prévu, il adresse ces numéros composés à Cluj à ses « diffuseurs » à Tarragona. En fin d’après-midi, il se rend au bureau de poste pour faire partir cet envoi. Avec Fanny, nous l’accompagnons. Il neige depuis le matin. Ce sera donc ma première sortie dans Cluj – Cluj sous la neige. J’ai toujours eu le désir de vivre quelques jours dans une ville enneigée. À Montpellier, quand trois flocons tombent, toute activité cesse. Il doit pourtant être possible pour une ville de rester active sous une belle couche de neige ! Je pensais en faire l’expérience un jour à Montréal, car je m’y suis déjà rendu à deux reprises, mais toujours en début d’automne. Cette expérience, je la ferai peut-être à Cluj si le temps reste à la neige.

Sur le chemin du retour, nous faisons une longue pause dans une crêperie (La galerie), ouverte par un français et reprise par un couple roumain. Ce sera l’occasion d’un premier échange sur ce troisième round des Correspondances.

En discutant avec Romain, je prends conscience de la place qu’occupent les « diffuseurs » de sa revue. Ils sont en première ligne car ce sont eux qui recueillent les réactions du lectorat. La revue peut plaire, déplaire, faire réagir. Cette dimension paraît évidente et, pourtant, je ne l’avais pas prise en compte jusqu’à présent. Elle deviendra sensible pour Romain s’il décide d’évoquer dans un numéro de la revue l’expulsion du centre-ville de cette communauté de Roms. Sanyi, le chauffeur de taxi, fait circuler la revue auprès de ses clients. Lui sera-t-il possible de continuer à le faire dans le cadre de son activité si son contenu interpelle un sujet d’actualité aussi polémique ? Romain doit intégrer cette dimension et trouver le ton juste, sans pour autant renoncer aux sujets qu’il a envie de traiter. Avec sa revue, il s’adresse à la fois à des personnes avec qui il a noué un contact – celles qui s’impliquent dans la diffusion – et à un public plus anonyme. Il a prévu de rencontrer prochainement Sanyi qui souhaite lui faire part de certaines réactions des lecteurs. C’est à travers les yeux et les oreilles de ses « diffuseurs » que Romain peut découvrir la façon dont son travail est reçu plus largement et approcher un peu « son » public.

Avec Fanny, nous discutons du projet Passeport. Paloma n’est pas présente à Cluj. Fanny a la difficile tâche de prendre le relai. Elle s’inscrit certes dans la continuité d’un travail – celui que nous avons engagé ensemble avec Paloma à Rennes et Tarragona – mais je crois qu’elle y parviendra d’autant mieux qu’elle le fera avec sa sensibilité. C’est bien elle qui rencontre ces femmes et elle le fait avec ses mots, son expérience, sa personnalité. A moi de m’adapter. J’ai travaillé avec plaisir avec Paloma ; je vais apprendre à travailler avec Fanny. Mais, sur le terrain, concrètement, c’est bien elle qui s’expose. Si nous rencontrons ensemble demain ces femmes qui viennent de perdre brutalement et injustement leur logement, c’est parce qu’elle est allée à leur rencontre et qu’elle a réussi à créer une relation avec elles.

Il me reste à découvrir Cluj. Sur la route, au retour de l’aéroport, j’ai aperçu des ensembles de bâtiments à l’allure austère, en béton gris assez uniforme. Mais l’apparence du bâti n’informe guère sur la vie des personnes qui y habitent. J’ai aussi intégré quelques repères en centre-ville, en particulier les deux principales places. J’ai quand même un peu de mal à me faire une idée de la ville car la couverture de neige brouille mes repères urbains habituels. Je n’ai pas encore eu l’occasion de parcourir la ville, par la marche ou la discussion, avec des personnes qui y résident. Les occasions de le faire ne devraient pas manquer en cours de semaine. Il est vrai que je ne suis arrivé que depuis une demi-journée !

À l’issue de cette première (demi-)journée, je reste sur quelques impressions fortes. Pour la première fois, me semble-t-il, dans ces Carnets de résidence, j’emploie la formule le « groupe des Correspondances« . En arrivant à Cluj, j’ai perçu la cohésion d’un groupe, même si chacun est pris dans ses activités et conduit son propre processus de création. À Tarragona, j’avais eu l’impression, en arrivant, que les artistes travaillaient un peu en free lance au sein du même projet. Ici, j’ai le sentiment que le projet est approprié sur un mode assez autonome par le groupe de résidents, indépendamment des structures partenaires. Cet effet d’autonomisation m’intéresse. J’ai besoin de vérifier si cette première impression recouvre quelque chose d‘effectif. Je perçois également la présence plus forte des traducteurs-trices; il leur a été demandé d’assurer un travail de facilitation. À Rennes et Tarrogana, le travail de traduction a été largement pris en charge en interne. À Cluj, la situation est différente. Ce point aura besoin aussi d’être vérifié. En quoi la présence d’un traducteur-trice affecte l’activité ? À Tarragona, j’ai souvenir que Romain avait renoncé à solliciter l’appui d’un traducteur-trice et avait préféré se débrouiller seul. Enfin, à la différence de Rennes et Tarragona, les Correspondances citoyennes en Europe ne sont pas en résidence dans un quartier bien distinct du reste de la ville, éloigné du centre ville. Ici, il est possible de rejoindre le centre, à pieds, en un quart d’heure. Hier, quand j’ai effectué ce trajet, je n’ai pas remarqué de discontinuités urbaines. Les Correspondances sont donc au travail à Cluj et non dans un quartier spécifique de la ville. En quoi ce changement d’échelle influence la réalisation du projet ?

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