Carnet de résidence entre-deux : jeudi 20 janvier 2011

Entre deux résidences. Aujourd’hui, je pars pour Cluj-Napoca commencer ma troisième résidence de recherche. Je ne retrouverai pas Paloma qui, pour une très heureuse raison personnelle, a dû renoncer à se rendre en Roumanie. Mais elle a travaillé avec Fanny qui, elle, sera présente et je ne doute pas que nous parvenions tous les trois à nous organiser pour mener à bien le Passeport. Je relis donc avec d’autant plus d’attention les notes que j’ai prises à l’occasion de mon dernier entretien avec Paloma à Tarragona. Elles sont riches d’enseignement sur ce qu’il faut bien nommer un « art«  de la rencontre.

Retour donc à Tarragona en compagnie de Paloma. Le premier enseignement que je retiens à l’écoute de son expérience est bien qu’il faut vivre l’instant de la relation avant de se préoccuper d’engager un projet avec la personne. « Vivre et faire après », me dit-elle. Je le vérifierai à ses côtés lors des longs échanges que nous avons eus avec des migrants et des habitants des quartiers du Ponant. Paloma évoque une situation qu’elle a vécue avec Mari dans la rue. Un vieil homme est assis au soleil avec ses oiseaux. Paloma évoque alors l’amour que son grand-père portait lui aussi aux oiseaux et la discussion se poursuit de cette façon, au gré des sujets abordés par l’une et l’autre. Paloma parlera de son amour pour le Flamenco et de son intérêt ancien pour les gitans et leur culture. La conversation prend forme à partir des bribes d’existence que chacun livre sur soi et partage avec son interlocuteur. La conversation s’installe. Elle s’interrompt et se relance. Elle bifurque. Elle emprunte nécessairement un trajet un peu hasardeux et sinueux. La conversation prend son temps. Il s’agit de faire connaissance. Nous y parvenons, chemin faisant, en découvrant les préoccupations de l’autre, en se familiarisant avec ses mots et en réagissant à ses sollicitations. La rencontre s’apparente à un « art«  de la déambulation et de la dérive. Celui qui veut arriver trop vite peut ne jamais toucher à l’essentiel. Peut-être ai-je en tête, à l’instant, l’image du sociologue muni de son guide d’entretien.

Mais je connais aussi l’autre sensibilité de Paloma. Je la revois à son arrivée à l’appartement, en fin de matinée, impatiente de rencontrer son interlocutrice. Paloma téléphone, propose un rendez-vous. Elle essaie et réessaie. Elle ne se décourage pas lorsque son interlocutrice lui fait faux-bond. Il faut parfois laisser venir la rencontre : une personne parlera de vous à une autre ; à l’occasion d’un rendez-vous, un nouveau contact est pris. Mais il faut aussi savoir « provoquer«  la rencontre. L’insistance est une façon de manifester et de prouver son engagement. C’est une façon de dire : « je vous sollicite et ma sollicitation n’est pas de pure forme. Ma motivation et mon implication sont réelles ». Il est parfois nécessaire de frapper plusieurs fois à la porte avant qu’elle ne s’entrouvre. Pourquoi le contact tarde à se faire ? Pourquoi le jour d’après le rendez-vous est accepté ? La rencontre est aussi un art de l’esquive. Il faut apprendre à déjouer les résistances, à contourner les obstacles et, in fine, à trouver la bonne entrée. Il faut parfois accepter de ferrailler avec la situation. J’ai découvert aussi chez Paloma le savoir-faire du fleurettiste qui sait contrer et riposter.

Après plusieurs tentatives pour nouer un contact au sein de la communauté gitane, Paloma a fini par rencontrer Mari. Elles ont fait connaissance un peu par hasard. Paloma discutait avec Alba (salariée à la Fundació Casal l’Amic) de ses difficultés. Alba lui signale dans l’immeuble une habitante qui accepterait peut-être d’échanger avec elle. Il s’agissait de Mari. Paloma s’est rendue immédiatement à l’appartement concerné et, assez naturellement, la relation a pris, le contact s’est noué. À l’instant, je parlais de hasard mais je n’y crois pas vraiment. Si la rencontre entre Mari et Paloma a pu se faire c’est parce que Paloma était en attente et qu’elle a réussi à saisir cette opportunité. Elle n’aurait peut-être pas su le faire si elle n’avait pas déjà tenté plusieurs pistes et si elle n’avait pas eu derrière elle plusieurs journées de recherche. Elle était disponible ou a su se rendre disponible. Elle était dans l’état d’esprit qui convenait. Aller à la rencontre, c’est aussi savoir travailler avec les circonstances, à savoir prendre la mesure d’une information et réagir de façon appropriée. En ce sens, il existe effectivement ce que l’on pourrait nommer une intelligence de la situation. Cette sensibilité aux circonstances n’est pas donnée mais se construit par l’expérience. La rencontre avec Mari est indissociable des efforts préalables entrepris par Paloma, des réussites et des impasses qu’elle a connues et, donc, de la longue maturation de sa relation avec la « communauté gitane« . Sa disponibilité, sa réceptivité et sa réactivité sont dont intimement liées à ce parcours d’expérience.

Paloma entre en contact avec les personnes souvent à l’occasion de leur activité. Elle les rencontre en situation et en activité ; j’ai envie de dire « au réel« . Par exemple, pour créer une relation avec des femmes de la « communauté sénégalaise », elle a accepté de se faire coiffer par elles et, donc, de se faire faire des tresses. Nous partageons avec Nicolas le même souvenir : l’arrivée de Paloma à l’appartement après être passée entre leurs mains et son aimable exaspération par rapport à sa nouvelle coiffure ! Ses échanges avec Mari se sont renforcés quand elle a répondu à son invitation de se rendre à un culte gitan. Ce déplacement est important. Il est indispensable de découvrir l’autre et de le rencontrer dans son propre univers, là où il est à l’aise, là où il peut faire partager ses connaissances et faire connaître sa culture. La relation se rééquilibre. Aller à la rencontre, c’est accepter cette forme d’expatriation volontaire, c’est accepter d’entrer dans un monde qui n’est pas le sien, c’est accepter ce nomadisme. Paloma me disait : « Il faut accepter de se montrer ; il faut se laisser observer ». Il faut se rendre effectivement présent, physiquement, par son corps, par ses mots et ses attitudes. Les autres ont besoin de vous découvrir avant de venir vers vous. Par exemple, lors de ses différentes tentatives pour entrer en contact avec des femmes gitanes, Paloma s’est rendue sur une place assez emblématique pour la « communauté gitane« , celle où est installé le buste de Camarón, car elle savait alors que sa présence ne passerait pas inaperçue. Cela représentait une sorte de passage obligé pour être vu et, ensuite, reconnu.

Je verrai dès demain ce que Cluj-Napoca me réserve comme rencontres…

L’entre-deux des résidences. Cet entre-deux a été court, surtout pour les amis artistes qui ont quitté Tarragona peu avant les vacances de fin d’année pour repartir immédiatement les fêtes passées. Mais les festivités de fin d’année ont certainement créé la distance que le calendrier ne leur a pas octroyé. Le samedi 8 janvier, Romain a fait étape à Montpellier et a séjourné une journée à la maison. Le dimanche matin Nani, parti en voiture de Tarragona, l’a rejoint et ils ont poursuivi ensemble leur périple à travers l’Europe (Nani a mis en ligne sur le Blog des Correspondances une vidéo du périple des deux compères à travers l’Europe routière et autoroutière). Cette ponctuation montpelliéraine m’a remis moi aussi très rapidement au travail. Est-ce lié ou non ? Toujours est-il que j’ai accéléré la mise au propre de mes Carnets de Rennes et de Tarragona. Je n’ai apporté que de rares et légers ajustements de forme. Ils seront publiés en édition bilingue espagnol/français. Ces premiers Carnets sont entre les mains de mon ami graphiste Yves lOurs qui confectionnera le livre et entre les mains de Nicolas qui a mobilisé, très vite, un réseau de traducteurs-trices. Je suis très sensible à l’implication de ces différentes personnes dans la traduction de mes textes. Je pars donc pour la troisième étape des Correspondances en sachant que la préparation de cette édition est engagée. Il suffira (Oups!), à mon retour, de relire mon Carnet de Cluj et de l’adresser comme les autres à Yves et Nicolas. J’aime l’idée que le livre va sortir dans le prolongement immédiat du travail d’écriture, sans filtre ni distance. Ces Carnets ont été produits en live, le livre le sera aussi.

Au cours de cette période entre-deux, nous avons échangé avec Nicolas à propos de l’organisation du séminaire d’avril. Il se tiendra à l’Université de Rennes 2, à l’invitation de Thierry Bulot. Ce séminaire représentera un bilan d’étape pour notre périple. Tous les acteurs du projet devraient se retrouver, chacun étant invité à restituer son travail et ses réflexions. Les Correspondances vont donc se déplacer à nouveau, non pas dans une nouvelle ville et un nouveau quartier, mais dans un nouvel espace institutionnel, celui de l’université. Cet espace est très normé. Il convient donc de penser ce déplacement comme tel, comme la rencontre avec un lieu, une forme de prise de parole et un contexte spécifique de travail. L’effet de contraste est réel. J’ai attiré l’attention de Nicolas sur ce point. Nous devons faire attention à ce que le déplacement sur le terrain de l’université ne réintroduise pas une distance entre chercheurs et artistes, entre ceux qui sont familiers de cette institution et ceux qui le sont moins. Cette vigilance nous engage tous. Ce sera à nous de réussir à préserver notre « commun » en intégrant ce nouvel espace comme nous avons su le faire en voyageant entre Rennes, Tarragona et Cluj-Napoca.

Ce soir à 20h je prends le train pour Lyon et je m’envole pour Cluj à 6h demain matin, avec une escale à Munich. J’espère que je ne vais pas m’égarer dans le ciel européen. J’ai appris à dire en anglais : « I have lost my luggage ». Il aurait peut-être fallu que je sache dire tout simplement « je suis perdu ! ».

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