Carnet de résidence 1 : vendredi 8 octobre 2010

Je séjourne depuis hier dans le quartier du Blosne à Rennes pour ma résidence de recherche dans le cadre du projet Correspondances Citoyennes en Europe. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à propos de Correspondances Citoyennes en Europe à plusieurs reprises sur mon Journal de recherche en ligne : le mercredi 8 septembre 2010, le jeudi 8 avril , le 6 janvier et le lundi 21 décembre 2009. J’ai l’intention de tenir ce Carnet de résidence quotidiennement au cours de la dizaine de jours pendant laquelle je vais résider à Rennes et le reconduire lors de ma résidence à Tarragone et Cluj-Napoca.

Pour les lecteurs-trices qui me feront l’amitié de m’accompagner dans cette écriture quotidienne ou qui y feront quelques incursions, j’insère ici en guise d’introduction et de chapô les quelques lignes que j’ai rédigées à la demande de Nicolas début septembre à propos de mes intentions de recherche.

En date du 8 septembre 2010 : « Dans le cadre du projet « Correspondances citoyennes en Europe », je souhaite faire l’expérience d’une sociologie qui s’élabore en situation (d’où l’importance que je sois également en résidence) et en interaction constante avec les autres acteurs du projet. Le travail sociologique devient alors une composante à part entière du projet, à l’égal des autres. Il n’agit ni à côté, ni à distance mais de l’intérieur et par l’intérieur sur un mode à la fois critique et contributif. La sociologie devient un des langages possibles du projet – un parmi d’autres. Elle est suffisamment acclimatée et immergée pour devenir un des langages vernaculaires de l’expérience. Le projet doit pouvoir se parler sociologiquement, comme il se parle politiquement, ordinairement, corporellement, plastiquement, selon le bon vouloir de chacun. C’est cette tentative de « naturalisation » et de dé-spécialisation qui m’intéresse au plus haut point. Voilà ce qu’il en est de la démarche. Quant au contenu de mon travail, deux questions me préoccupent. L’une porte sur le projet lui-même et l’expérience commune qui peut en émerger. Qu’est-ce que nous fabriquons ensemble et qu’est ce que nous fabriquons de commun alors que nous nous rencontrons dans un cadre plutôt artificiel, au moins à son début (c’est le projet, et son financement !, qui provoque cette rencontre entre des personnes d’horizons différents, qui ne se sont pas « choisies ») ? L’autre concerne le contenu même du projet, à savoir les récits de migration restitués dans les correspondances. Quelles perspectives communes se dessinent à travers cette diversité de récit ? Quel « commun » se donne à voir et à lire dans ces trajectoires ? Qu’est-ce que ces migrations nous disent de nous-mêmes et de ce que nous aspirons à devenir ? Dans quelle mesure parvenons-nous à accéder à des questions et enjeux globaux à partir de cette multiplicité de récits singuliers et contextualisés ? »

***

Je suis arrivé à la gare de Rennes en milieu d’après-midi avec du retard à cause d’un vol de câbles sur les voies – un retard SNCF désormais assez fréquent depuis que les voies ferrées sont devenues des mines à ciel ouvert pour l’extraction du cuivre. Les TGV roulent toujours plus vite pour nous acheminer plus lentement. Cette complication temporelle du postmoderne est plaisante. Le TGV s’émancipe des contraintes de distance mais vient se cogner durement sur une réalité triviale : sans fil électrique, le courant ne passe pas. Mais la SNCF ou Réseau Ferré de France ne tardera pas à installer des vidéos de surveillance… et embauchera du personnel pour regarder passer les trains.

À l’appartement, au Blosne, la réunion de travail avec Anne, sociologue, prenait fin. Je me suis assis avec mon petit carnet (que Yves m’a fabriqué sur mesure avant mon départ. Merci à lui), j’ai écouté et j’ai pris des notes.

Nani, vidéo-créateur, discutait avec Anne du jeu de questions qu’il avait formulées pour engager et animer ses rencontres avec des personnes du quartier. Ses questions semblaient assez nombreuses. Fallait-il les resserrer ? Essayer de les structurer ? Anne suggérait de ne pas introduire de sujets trop intimes dès le début de la conversation mais de les aborder progressivement au cours de l’échange. Je partageais son point de vue. Une conversation, par sa simplicité et son immédiateté, crée souvent assez naturellement une situation de confiance ; et les échanges gagnent alors vite en spontanéité. Encore faut-il que cette discussion puisse « s’installer« .

Mais sommes-nous si surs de ce que représente effectivement une question intime, pour des personnes que nous ne connaissons pas et dont la culture peut nous être assez lointaine ? Je ne sais pas qui a formulé cette remarque mais, immédiatement, le charme de notre bel idéal méthodologique a été rompu ! Et s’est alors amorcé un échange tout à fait passionnant sur la question de l’intime – une intimité qui ne se laisse pas facilement définir. Je partirais bien de l’hypothèse selon laquelle l’intime arrive à fleur de connaissance et de conscience dans le moment justement où quelque chose de notre intimité est troublée, inquiétée, mise en doute. Ce qui fait intimité s’apparenterait alors à une sorte de sursaut de soi (sursaut au sens propre : le fait de sursauter quand nous sommes pris par surprise), voire d’une résistance de soi. J’aime bien l’idée selon laquelle l’intime ne se définit pas comme tel mais se laisse découvrir dans l’infime moment d’une hésitation ou d’un trouble. L’intime posséderait alors toute la vitalité et la force d’une « frontière » avec l’ensemble des préoccupations singulières et sociales qui se cristallisent dans la possibilité ou non du passage.

Cette question de l’intime est vraiment un beau motif artistique et sociologique pour le projet Correspondances citoyennes en Europe. C’est peut-être à l’occasion d’une trajectoire de migration que chacun fait profondément l’expérience de l’intime en raison, justement, des multiples moments d’hésitation, de trouble, mais aussi d’agression de soi, que cette mobilité provoque. L’intime viendrait peut-être avant tout parler de ce qui fait épreuve pour soi et découverte de soi (ce que j’éprouve…), bien loin d’une vision « localisée » et « spatialisée » qui laisserait penser qu’existerait un espace ou un temps spécifique de l’intimité (son foyer, sa maison, ses sentiments amoureux…).

Au cours de cette discussion Nani nous fait part de son souhait de demander aux personnes quels sont les objets qu’elles apportent dans leur pays d’origine lorsqu’elles y retournent et, inversement, les objets de leurs pays dont elles emplissent leurs valises lors de leur retour en France. Si les objets voyagent autant – et les toits des voitures ou l’encombrement des valises le montre – c’est certainement parce que chaque objet fait sens par rapport à ce qui se vit (et se consomme) ici et ce qui se vit (et se consomme) là-bas. Même si un certain nombre d’objets sont transportés dans le cadre de ce qu’Alain Tarrius nomme la mondialisation commerciale par le bas (que j’aurais tendance à désigner, pour ma part, comme le rez-de-chaussée de l’économie), ils ne se départissent pas d’un effet symbolique : ce qui surcharge éventuellement le toit de la voiture, c’est bien le signe d’une capacité à consommer ou à commercialiser avec les effets de distinction qui lui sont associés. Mais la question va bien au-delà, les coffres et les valises enferment bien d’autres choses. La migration est aussi une migrations d’objets. Les Correspondances citoyennes en Europe se vivent par l’échange de mots, d’affects et d’imaginaires mais aussi par la circulation d’objets : des conserves faites maison ou des productions de la famille, un artisanat de la ville ou du village, des outils et ustensiles qu’il est toujours préférable d’acheter là-bas même si l’internationalisation des échanges permet de les trouver ici…

A l’issue de ce temps de travail, nous échangeons deux mots avec Anne à propos de notre travail de sociologue dans le cadre des Correspondances citoyennes en Europe. Nous sentons bien qu’il nous faut « acclimater » nos méthodes et habitudes professionnelles à ce contexte bien spécifique, en particulier par l’effet immersion de la résidence, mais tout en continuant à faire de la sociologie. Je reprendrai le soir cette discussion avec Claire, chercheuse en socio-linguistique. La question va nous occuper ! J’aurai donc l’occasion d’y revenir dans ce Carnet de résidence.

Nous avons connu un premier moment où il a fallu dédramatiser notre présence de sociologue afin qu’elle ne soit pas vécue comme intrusive. « Alors, vous êtes encore en train de nous analyser ! ». Nous devons exercer notre activité sans laisser penser que nous prenons les autres pour des cobayes. Il est donc indispensable que, nous aussi, nous nous « risquions » et que nous nous exposions dans le projet, et que nous exposions également nos doutes.

Claire aura cette formulation très juste : il nous faut activer plusieurs identités. Effectivement, dans le temps de la résidence, nous nous déplaçons fréquemment d’un plan à un autre : de la vie quotidienne que nous partageons puisque nous sommes hébergés ensemble dans deux appartements du même immeuble, à l’activité propre à chacun, de la convivialité des repas et des pauses café à des temps de travail en commun…

La sociologie s’alimente de cette diversité de temporalités. Il est bien difficile de savoir à quel moment une observation ou une idée va frayer son chemin. J’ai bénéficié dès le premier jour d’une belle entrée en matière. Je prends donc rendez-vous, dans ce Carnet de résidence, avec déjà plusieurs questionnements. Par exemple, je conserve en tête un échange « sensible » (dans la double acception du terme) à propos de la plus ou moins grande facilité de rencontrer une femme en tant qu’homme et inversement. Cette dimension sexuée des Correspondances citoyennes en Europe est riche d’observations et de compréhension.

Je rejoins le groupe alors qu’il est déjà au travail depuis une semaine et demi et je le rejoins maintenant qu’il a gagné en sérénité. Au cours de la première semaine, une personne a décidé de se retirer du projet. Nous en discutons avec Nicolas alors que nous nous promenons dans le quartier. Je partage avec Nicolas ce plaisir de converser tout en marchant.

Correspondances citoyennes en Europe est un processus qui nous implique beaucoup et il est compréhensible que quelqu’un puisse ne pas s’y sentir à l’aise. Il réunit des personnes d’horizons et de métiers différents, et chacun exerce son activité en interaction assez étroite avec les autres. Ce dispositif multiplie les interfaces, les déplacements et les sollicitations de personnes tierces ; et il provoque nécessaire une incertitude dans le rapport à sa propre activité. Dans ce contexte assez impliquant, comment gérer une rupture ? comment rendre possible une interruption sans dramatisation excessive ?…

La soirée se termine par une longue discussion avec Claire et Nicolas autour d’un vin chilien (jusqu’où nous mèneront les Correspondances !) et une salade préparé par Xavi, Nani et Andrei. Eux sont déjà repartis dans le quartier pour, si j’ai bien compris (ah ! La langue !), une découverte nocturne du quartier pour Xavi et un match de foot pour Andrei.

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