Carnet de résidence 7 Cluj-Napoca : vendredi 28 janvier 2011

Ce matin, avec Fanny, nous débutons une journée-terrain consacrée à la préparation du Passeport. Nous souhaitons rencontrer un étudiant étranger. La population étudiante est importante à Cluj et le nombre d’étudiants étrangers l’est également. Remus nous a présenté la recherche qu’il conduit auprès de cette population spécifique. En arrivant en centre-ville, nous nous dirigeons vers le Club cultural Studentesc. Il nous semble qu’il sera plus facile d’aborder des étudiants hors du cadre strictement de l’enseignement. Nous pénétrons dans le bâtiment et immédiatement une dame installée dans un petit bureau d’accueil nous demande ce que nous cherchons. Fanny lui explique en anglais notre démarche. Elle nous propose de rencontrer le directeur du Club et nous accompagne à son bureau. Ce monsieur nous accueille très aimablement et prend le temps de nous expliquer les activités de l’établissement. Tout en l’écoutant, je porte mon regard sur la pièce. À ma droite, sur un meuble, est posée une télévision qui me fait penser à celle que je regardais chez mes grands-parents dans les années soixante-dix ; à ses côtés, est posée une radio, elle aussi de cette période. L’ensemble du lieu est à l’avenant, à la fois accueillant et déconcertant. Le directeur nous explique, en français, que peu d’étudiants sont présents car nous sommes en période d’examens. Il insiste sur l’existence d’un groupe folklorique dont le spectacle a tourné dans différents pays européens. Il se lève et nous remet, à chacun, un DVD du groupe. L’établissement est assez désert en ce moment et ne possède pas de cafétéria. Nous saluons chaleureusement notre interlocuteur et reprenons la route. L’endroit n’est pas propice à une rencontre.

Fanny qui s’est familiarisée avec la cartographie du centre-ville nous amène à la Facultatea de Drept. Nous pénétrons dans le hall d’accueil. À nouveau, nous sommes abordés par un monsieur qui semble assurer des tâches d’entretien et qui nous demande, courtoisement, ce que nous cherchons. Fanny lui donne une explication en anglais et il nous fait comprendre que nous pouvons poursuivre notre chemin. Nous serions donc si « visibles » ? Nous parcourons quelques couloirs avant d’apercevoir l’enseigne d’une cafétéria dans la cours intérieure, un étage plus bas. La porte est condamnée pour des raisons de sécurité et une affichette précise qu’il faut rejoindre la cafétéria par le sous-sol. Nous descendons un nouvel étage. Nous sommes un peu perdus et entrebâillons plusieurs portes. Une dame en blouse blanche nous fait signe d’entrer, alors que nous avons déjà rebroussé chemin. Nous pénétrons dans ce qui s’apparente pour moi plutôt à une cantine, avec ses tables bien ordonnées, qu’à une cafétéria. Une petite salle adjacente est réservée aux professeurs. Il n’est pas encore midi et la salle est vide. Ce n’est donc pas ici que nous rencontrerons des étudiants. Nous revenons sur nos pas. Fanny propose que nous nous rendions à la Bibliothèque universitaire quelques rues plus loin.

Arrivée à la bibliothèque, nous visitons les lieux. L’ambiance m’est familière. La cafétéria est composée d’une petite salle avec une dizaine de tables et d’une seconde encore plus modeste où nous commandons nos cafés. En entrant, nous avons aperçu la revue de Romain. Nous nous installons dans la salle principale, à la table au centre laissée libre. Je propose à Fanny d’engager la discussion avec les étudiants installés à une des tables ; elle hésite puis se lance. Elle discute avec une jeune étudiante. Deux autres étudiantes se joignent ensuite à l’échange. Elles ne voient pas comment nous aider. Ni Fanny, ni moi ne pensons que nous pourrons avancer dans ce lieu.

Fanny propose de retourner dans le hall d’accueil. Très vite, elle s’adresse à un groupe formé de trois jeunes gens. Elle les a entendus parler français. Une des étudiantes est tunisienne, l’autre marocaine ; le jeune homme est tunisien. Nous engageons la conversation. Fanny présente le projet. Je sors du sac de Fanny le livre récemment édité par Paloma. Ils semblent intéressés mais l’étudiante tunisienne nous dit ne pas pouvoir se libérer avant lundi à cause de la préparation de leurs examens ; l’autre étudiante est dans la même situation. Face à nos marques de regret (peut-être d’abattement !), toutes les deux se tournent vers le jeune homme, Aymen, qui était resté plus discret car, lui, n’a pas d’examen. Il est un peu embarrassé mais nous donne son accord. Nous convenons de nous retrouver à 17h, en ce même lieu.

Nous quittons la bibliothèque, tous les deux vraiment heureux de voir nos efforts de la matinée récompensés. Est-ce que notre interlocuteur tiendra son rendez-vous ? Je conserve ce point d’inquiétude même s’il m’a semblé que ce groupe de trois étudiants s’était réellement engagé auprès de nous. Il est près de 12h30 et nous ne devons pas trop tarder pour rejoindre le chef d’entreprise avec qui nous avons discuté mercredi. Il se prénomme Nicolas. Fanny a souhaité le rencontrer dans son lieu de travail. Il nous a invités à manger. Lui aussi devrait rejoindre le projet du Passeport.

Nous rejoignons en taxi les locaux de son entreprise d’informatique. Elle est installée dans une maison d’habitation ; Fanny et moi sommes surpris car nous avions associé activité informatique et locaux plutôt récents, du type de ceux que l’on trouve dans n’importe quel parc d’activité d’une ville européenne. Le quartier est encore en construction et paraît assez composite, mêlant des bâtiments anciens et d’autres plus récemment construits, des habitations et des activités commerciales. Nicolas nous fait visiter les lieux et nous présente ses activités. Une trentaine de personnes travaille actuellement dans l’entreprise. Chaque jour, la cuisinière (une « mama » roumaine) prépare sur place le repas pour l’ensemble des salariés. Trois grandes marmites sont disposées sur une table ; chacun vient se servir. Nous nous installons à l’une des deux tables. Des salariés nous rejoindront progressivement. Nous goûterons à deux plats, une ciorba de fasole (en ceapa) et une tocana de cimperc cu mamaliga (je ne trouve pas les caractères pour insérer l’accentuation roumaine), tous deux excellents. Nous parlons de la vie à Cluj. Notre hôte se montre attentif et disponible. Il accepte volontiers d’être photographié pour le Passeport.

Nous regagnons le centre de Cluj et rejoignons Romain au bar La galerie. Chacun repart ensuite de son côté. Fanny se dirige vers un autre bar où elle est sûre de pouvoir se connecter à Internet ; je retourne à l’appartement. Quand je consulte mes mails, je trouve un message de Paloma qui réagit à notre idée d’associer un étudiant étranger au Passeport. Elle se montre réservée. Pour Paloma, l’expérience de migration est associée à un ancrage de vie fort dans un pays autre que le sien. Elle craint qu’un étudiant puisse s’installer dans une ville universitaire pour poursuivre ses études sans pour autant vivre vraiment dans la ville et le pays. Je trouve très intéressant de pouvoir échanger avec Paloma, restée à Rennes, alors que nous sommes en plein travail pour le Passeport à Cluj-Napoca. Fanny a déjà réagi au message de Paloma à partir du bar où elle s’est rendue pour travailler, et, de mon côté, je réponds à partir de l’appartement. Quand j’écrivais que les Correspondances prenaient à Cluj la forme d’un maillage de relations entre personnes et de connexions entre bars, je n’avais pas envisagé d’inclure Rennes !

Pour ma part, je pense que la mobilité internationale étudiante peut s’apparenter, pour certaines personnes, à une migration « obligée » liée à une stratégie personnelle ou familiale d’accès à une qualification professionnelle. Elle est différente de la migration « contrainte », pour raisons économiques ou politiques, et de la migration « choisie ». Mais je suis avant tout mal à l’aise à l’idée qu’un critère de durée, d’éloignement, de conditions de vie ou de statut puisse réellement faire différence. Une migration bouleverse la trajectoire de vie et il est bien difficile d’apprécier ce que recouvre ce « choc » biographique et ce qu’en vit la personne. Les Correspondances nous conduisent à expliciter nos représentations et notre ressenti, et à les discuter. Nous le faisons aujourd’hui, à travers cet échange de mails, car cette clarification est indispensable à l’avancée de notre travail en commun. Dès lors que le point de vue de chacun a pu s’exprimer et être entendu, il revient à Paloma de choisir dans quelle perspective elle souhaite développer le Passeport.

À 17H, nous nous rendons à notre rendez-vous. Aymen nous attend dans le hall de la bibliothèque. Nous engageons la discussion. Il nous dit que son amie (elle aussi rencontrée ce matin) l’a accompagné. Il va la chercher. Nous nous dirigeons vers un bar situé à proximité. La discussion se fera à quatre même si je serai attentif à ce qu’Aymen puisse prendre la parole suffisamment longuement sur sa trajectoire. Il est assez réservé. Fanny relance l’échange fréquemment. Aymen est arrivé à 18 ans à Cluj pour préparer ses études de médecine. Ses deux autres frères le rejoindront, eux aussi comme étudiants. Leur père a souhaité que ses trois fils poursuivent ensemble leurs études dans la même ville. En tant qu’aîné, Aymen a ouvert la voie. Il maîtrise bien le roumain. Il a fait l’effort de l’apprendre car il s’est retrouvé seul ; il fallait qu’il puisse se débrouiller. Aujourd’hui, il est en couple avec une jeune femme roumaine. Il aime Cluj – quand il s’absente, la ville lui manque – mais il n’envisage pas de s’y installer. Il n’a pas l’intention non plus de rentrer vivre en Tunisie. Cluj est une première étape. Il est en transit à Cluj, le temps de ses études (l’expression est de lui). Son diplôme obtenu, il partira pour un pays d’Europe ou du Golfe.

L’entretien prend fin dans une ambiance chaleureuse. Nous retournons dans le hall de la bibliothèque, car Fanny souhaite photographier Aymen à cet endroit, puis nous poursuivons notre chemin jusqu’au bar où Nicolas est en rendez-vous avec Rarita, directrice d’AltART, association partenaire du projet. Nous croisons Andrada qui a assuré quelques traductions dans le cadre de notre projet.

Nous mangeons ensemble le soir à l’appartement. En attendant l’arrivée de Romain, je présente à Nani, Ignasi et Xavi quelques contenus de ce Carnet de résidence. Nicolas assure la traduction.

Je vais donc poster mon dernier Carnet de résidence.

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