Carnet de résidence 5 Cluj-Napoca : sans date

Dans mon dernier billet, j’écrivais que les Correspondances citoyennes en Europe était un projet dont nous avions largement exploré les potentialités. Il en va de même pour ce Carnet de résidence. Je vais encore livrer quelques paragraphes d’ici la fin de la résidence mais j’ai décidé d’en interrompre le rythme journalier ; je préfère défaire ce dispositif de recherche avant qu’il ne s’épuise et tourne à vide.

Mes histoires. Mon année sociologique 2010 a été marquée par la rencontre avec une question. Comme toujours en matière de recherche, le caractère épuré de sa formulation la rend incisive, vive, décisive. Elle est énoncée par Yves Citton dans un de ses derniers livres : « Sommes-nous encore capables, à gauche, de nous raconter des histoires ? ». Lors de notre réunion, à la Fabrica de pensule, avec nos interlocuteurs roumains (AltART et PATRIR – Peace Action, Training and Research Institute of Romania), la discussion cristallisera quelques instants sur l’engagement politique de la sociologie. Nous avons tous en tête le rôle calamiteux des sciences sociales quand elles s’arrogent le pouvoir de « dire«  le mieux et le bien pour le compte d’une population ou d’un territoire, sans tenir compte de ce que les personnes concernées peuvent vivre, exprimer, désirer. Cette position a été tragique sous un régime totalitaire. Elle peut être aujourd’hui banalement manipulatrice lorsqu’elle prend la forme d’« expertises«  ni débattues, ni confrontées, fortement auto-centrées sur leurs méthodologies et leurs résultats et parfaitement étrangères à une élaboration plurielle et pluraliste. Nos amis roumains, à raison, insistaient sur l’importance pour une pratique sociologique de conserver sa distance critique. Je suis intervenu pour rappeler que dans les Correspondances citoyennes en Europe, j’adopte une position à la fois critique et contributive. Je ne reviens pas en détail sur une argumentation que j’ai déjà longuement développée dans ces Carnets de résidence. Je peux assez facilement formuler aujourd’hui les raisons qui ont motivé ma participation à ce projet. Cet engagement m’offrait la possibilité de raconter des histoires et de vérifier, en conséquence, que j’étais encore en capacité sociologique de le faire. Nous avons besoin de recherches en sciences sociales qui fabriquent des histoires et qui réinscrivent les enjeux d’émancipation, d’autonomie ou d’égalité dans une intrigue sociale et politique. Il ne s’agit pas de réinventer de « grands récits » tels que le XXème les a connus et enterrés mais de démultiplier notre capacité à mettre en histoire nos réalités de vie et d’activité – de les mettre en histoire conceptuelle, méthodologique, théorique, pour ce qui intéresse plus directement ma pratique sociologique.

Saveurs. Fanny m’a proposé de retourner dans une pâtisserie où nous avions précédemment bu un café mais, cette fois, avec l’intention de franchir le pas et de goûter à l’un de ces gâteaux colorés et crémeux, baroques et majestueux qui occupent le présentoir. La saveur dans la bouche est à la hauteur de ce que la vue laisse espérer : colorée et crémeuse, baroque et majestueuse. Nous avons continué tous les deux notre aventure gustative, le soir même, en rencontrant un chef d’entreprise français installé à Cluj. Il nous avait donné rendez-vous chez une caviste, installée en face de l’Institut culturel français. Il nous a proposé une dégustation de vins alors que nous venions l’interviewer. Je ne sais pas si cet entretien représente une grande avancée méthodologique pour la sociologie mais il nous a mis en excellente disposition. L’entretien fut riche d’enseignements sur les migrations « par le haut » et la discussion qui l’accompagnait tout aussi riche d’informations sur les vins roumains. Récit de vie et appréciations gustatives se sont enchaînés assez harmonieusement. Cette rencontre en prévision du Passeport a donc été particulièrement féconde.

Distance. À Cluj, l’anglais est réellement devenu la langue du projet. À Tarragona, il subsistait toujours une forme de complication linguistique au sein de laquelle je parvenais à m’organiser. Le fait que je ne m’exprime pas en anglais a toujours été un point critique. Avec l’aide de Nicolas et de l’ensemble des participants, je suis parvenu jusqu’à présent à compenser ou à contourner cette difficulté. Au cours de cette dernière résidence, je n’y parviens plus aussi bien, peut-être par simple effet de lassitude. Je suis admiratif des progrès réalisés par Romain. J’aurais pu faire l’effort, au cours des dernières semaines, de retrouver un niveau de base mais j’ai consacré mon temps à un autre chantier, les dernières retouches au manuscrit de mon prochain bouquin Fabrique de sociologie. La situation a changé certainement du fait que nos interlocuteurs roumains s’expriment spontanément en anglais. Nous avions une réunion associant l’ensemble des acteurs du projet. De nombreuses questions intéressaient très directement mon travail de recherche. J’ai donc pris la parole, en français, et plutôt par obligation professionnelle. Laura a assuré la traduction avec beaucoup d‘attention et de pertinence. Cette distance linguistique complique mon travail.

Migration des Correspondances. Lors d‘un entretien, Nani m’explique pourquoi il a choisi de faire le trajet Tarragona / Cluj en voiture. Je pensais qu’il l’avait fait pour pouvoir transporter l’ensemble de son matériel informatique et vidéo. Il me dit que ce n’est pas l’unique raison ; il aurait pu s’arranger autrement et prendre l’avion. Il avait envie de vivre cette expérience. Cette traversée de l’Europe faisait sens, entre la résidence de Tarragona et celle de Cluj. Il a pu réellement ressentir cette distance – ce temps long et dense du déplacement – alors que l’avion parvient à la gommer. Les Correspondances citoyennes en Europe se caractérisent aussi par leur migration – une migration resserrée, quasiment synthétisée. Il y a beaucoup à apprendre du projet sur ce plan-là : l’arrivée dans le quartier, les relations qui se nouent, les différences linguistiques et culturelles, l’adaptation à de nouvelles habitudes. C’est souvent dans les détails de la vie quotidienne que ces enjeux et tensions se révèlent. À nouveau, lorsque Romain m’a parlé de son arrivée à Cluj-Napoca, j’ai senti combien il était nécessaire pour lui de trouver ses marques, concrètement, matériellement, avant de pouvoir reprendre le fil de son travail. Je comprends cette nécessité de s’installer. Il n’y a pas meilleur créateur de routines que celui qui sait si bien les perturber. Henri Lefebvre a longuement insisté, dans sa Critique de la vie quotidienne, sur ce déplacement permanent entre le niveau du quotidien et les autres étages de notre existence. Si l’assise du quotidien n’est pas suffisamment solide, l’accès à d’autres niveaux d’activité risque de s’en trouver fragilisé. Nous avons besoin de nous déplacer entre les différents plans ou dimensions de la vie. Le quotidien est le niveau de réalité vers lequel nous revenons pour souffler, se poser, se ressourcer ; et c’est à partir de lui et en s’appuyant sur lui que nous pouvons rehausser nos activités, les faire gagner en intensité (un moment d’écriture ou de dessin, une conversation, une activité professionnelle).

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