Carnet de résidence 4 Cluj-Napoca : lundi 24 janvier 2011

Où en est le projet ? Mon questionnement ne porte pas sur le caractère plus ou moins abouti de nos travaux, ni sur le fait d’avoir atteint nos objectifs. L’état d’esprit des « résidents » n’est d’ailleurs pas à la formulation d’enseignements ou de conclusions ; nous sommes tous concentrés sur le travail en cours. Mon questionnement est plus « trivial ». Comment cette « machine » que nous avons conçue et mise en route a résisté à ce périple ? Quelques rivets ont dû sauter, certains engrenages se gripper. Nous ne l’avons pas épargnée. C’est un projet que nous avons poussé dans ses limites, dont nous avons exploré les potentialités, dont nous avons sollicité les ressources autant que possible. C’est pour moi une grande satisfaction. De ce point de vue, nous avons été à la hauteur du dispositif complexe que nous avons élaboré. Nous ne nous sommes pas laissés intimider par nos propres ambitions. Il aurait été plutôt désolant de concevoir une voiture de rallye et de la piloter comme une familiale. Et je suis bien placé pour en parler, moi qui ne conduis pas. C’est un projet qui a du répondant parce que nous avons beaucoup exigé de lui.

Dans quel état est-il aujourd’hui ? À Cluj-Napoca, deux pièces, que l’on pensait maîtresses, ont lâché et pourtant le projet n’est nullement affaibli ; la difficulté a été contournée ou dépassée. Les Correspondances ne sont ni impliquées dans un territoire spécifique (un quartier), ni dans un paysage partenarial. Le projet s’est redéployé sur un mode rhizomatique en s’appuyant à la fois sur des personnes ressources (je pense en particulier à Laura qui, au-delà de son activité de traductrice, endosse la fonction de « facilitateur«  en donnant des contacts et en mettant en relation), sur un maillage de rendez-vous et sur la disponibilité d’un lieu bien particulier, les bars (dont les adresses sont connues de tous et dont l’amplitude des horaires facilite la prise de rendez-vous). L’image qui me vient est celle de l’ouvrier de métier qui est suffisamment averti du fonctionnement de sa machine pour déroger à certaines prescriptions techniques ou procédures. Il parvient à obtenir un fonctionnement optimal en jouant avec les règles. Il réussit à s’en détacher parce qu’il les connaît bien et qu’il en possède une longue expérience.

Le projet des Correspondances est moins territorialisé car la question migratoire à Cluj n’est pas localisée spécifiquement dans certains quartiers, à la différence de Tarragona et de Rennes. Elle est à la fois moins importante et plus disséminée. Ignasi le signalait lors d’une récente réunion. On peut sans doute émettre l’hypothèse que le paysage institutionnel en ce domaine (l’intervention publique auprès des populations migrantes) est lui aussi moins dense et moins institutionnalisé.

Je dirais que le projet se développe à l’image du Blog des Correspondances, sur un mode à la fois réactif et démultiplié. Lors de ma résidence à Rennes, lorsque je mettais en ligne un feuillet, il succédait au précédent ; il était rare que quelqu’un d’autre soit intervenu. Demain matin quand je vais poster ces quelques lignes, mon billet précédent sera déjà bien loin, remplacé à la une par les photos de Nani, les dessins de Romain ou les textes de Fanny. Ce projet s’est avéré un « outil » solide, plutôt maniable et fiable malgré sa complexité, qui nous a permis de bien travailler. Il a fallu un temps d’adaptation et d’apprentissage mais, aujourd’hui, nous l’avons bien en main. À Rennes, notre attitude restait encore précautionneuse ; nous étions réellement engagés ensemble mais personne ne savait encore vraiment quoi faire de cet « ensemble ». Le projet n’était pas sorti de sa couveuse (l’Âge de la Tortue). Paloma, Nicolas, Fanny et Mehdi restaient très présents et apportaient fréquemment leur soutien et leurs conseils. À Tarragona, le processus de maturation s’est accéléré. Marie-Pierre Bouchaudy m’écrivait ceci, peu avant mon départ pour Cluj : « Il me semble qu’en Espagne, le projet s’est « épaissi », a gagné en complexité et en intensité, en doutes aussi ». Ici, à l’occasion de cette troisième résidence, nous ne travaillons pas seulement dans le projet mais aussi avec lui. Nous en connaissons les potentialités et les ressources, les limites et les doutes, et nous composons avec. À Rennes, je n’ai pas rencontré les « correspondants » avec qui travaillaient les artistes ; à Tarragona, j’ai accédé à certains lieux dans lesquels les artistes avaient amorcé ou développé leur travail (je ne fais pas référence au travail spécifique que j’ai engagé avec Paloma). À Cluj, par contre, j’ai rencontré plusieurs « correspondants » et je fréquente les mêmes lieux. Romain m’a associé à deux temps d’échange avec ses « correspondants » (j’emploie le terme de correspondant dans une double acception : celui propre au projet et celui spécifique à la pratique journalistique, comme dans l’expression « notre correspondant à Rome, Washington ou Cluj-Napoca »). Nani m’a longuement parlé de chacun d’eux et je viens ce soir de faire la connaissance dAna avec qui il finalise son travail. Cette évolution n’est liée ni à ma personne, ni à mon activité, mais à la dynamique même du projet. À Rennes, chacun restait encore un peu isolé dans son activité et les échanges se nouaient plutôt dans la vie quotidienne et, ponctuellement, lors de réunions collectives formalisées. Le temps plus strictement de l’activité (artistique ou sociologique) restait encore à distance de ce « commun ». À l’occasion de cette troisième résidence, il me semble que nous échangeons plus librement à propos de notre travail, que nous connaissons mieux l’activité de chacun et que nous n’hésitons pas à engager la discussion à propos de réalisations qui sont encore en phase de préparation (des idées, des pistes, une esquisse). Nous commentons, par exemple, les futurs numéros de la revue avant même leur finalisation, au fur et à mesure que Romain nous fait part de ses idées et nous montre ses ébauches. Je constate aussi que les artistes s’expriment plus fréquemment à propos des relations avec leurs « correspondants » et à propos des expériences positives ou insatisfaisantes que ces relations leur réservent.

Lors de notre entretien, Ignasi m’a parlé avec beaucoup de lucidité de ce chemin parcouru. Quand il est arrivé à Rennes, il a pris conscience de l’envergure du projet et du niveau de compétence qu’il impliquait. À partir de ce moment, il a essayé de réunir les conditions pour que le projet puisse s’engager dans les quartiers du Ponant sur les meilleures bases possibles, en particulier en nouant un partenariat avec la Fundació Casal l’Amic. Pendant la résidence à Tarragona, sa fonction de coordonnateur (qu’il a partagée avec Nani) l’a fortement mobilisé. Il a connu le projet, bout par bout, en fonction des soucis qui se posaient et des demandes qui lui étaient adressées. Il n’a pas pu s’associer suffisamment à la dynamique du groupe et profiter réellement de l’expérience. Il est donc venu à Cluj pour huit jours avec le désir de vivre le processus de l’intérieur et dans toute son envergure. Il constate aussi que le projet a gagné en solidité, y compris sur le plan de la gestion. À l’issue de la résidence de Tarragona, il a pu avec Nicolas attirer l’attention d’Istvan (coordonnateur à Cluj) sur les « incontournables » et les aspects les plus sensibles. Si je poursuis le raisonnement d’Ignasi, je dirais que le projet est plus « maniable ». Il se pilote mieux. Les réglages se font plus rapidement.

Comme je l’indiquais, Romain m’a associé à un temps d’échange avec Sanyi qui assure la diffusion de la revue dans son taxi. Romain me disait qu’il avait rarement l’occasion d’avoir un retour sur son travail, car, par nature, il s’adresse à un « public » anonyme. Nous nous sommes retrouvés le soir pour un repas au restaurant (au Toldi). Deux questions intéressaient Romain : Comment réagissent les personnes quand elles prennent connaissance de la revue ? Pourquoi Sanyi a accepté de s’impliquer aussi fortement dans la démarche ? La revue de Romain se présente sous la forme d’un format A5 et peut être composée à partir d’un court texte, d’une BD ou d’un dessin. Elle fait immédiatement sens pour la personne avec qui elle a été élaborée mais peut s’avérer beaucoup plus déconcertante ou énigmatique pour une personne extérieure. Romain assume complètement l’ »étrangeté » de son propos car il cherche justement à interpeller et troubler nos routines (habitudes de pensée, idées admises…). En soi, le fait que la revue soit diffusée par un chauffeur de Taxi, lui-même migrant, suffit à brouiller la situation. Il est possible d’imaginer ce que peut penser et ressentir un client qui s’installe dans le taxi et à qui le chauffeur remet cette revue hors norme, qu’il n’a pas réclamée et dont le contenu n’est pas immédiatement explicite. C’est vraiment la dimension qui a intéressé Sanyi. À la question de Romain concernant les raisons de son engagement, il a répondu sans hésiter : « le côté provocateur de la démarche », mais une provocation plus malicieuse qu’ironique, plus troublante que transgressive, plus déroutante qu’agressive. Je ne suis pas sûr que le plus intéressant soit à rechercher du côté strictement de la réaction du client : certains s’en agacent et la froissent en sortant du taxi, d’autres s’en étonnent et engagent la discussion, d’autres encore ne laissent rien paraître. Les personnes sont confrontées à un « objet » qui échappe aux représentations habituelles, qui n’est ni un tract politique ni un flyer publicitaire. Face à cette « curiosité » qui s’invite dans un moment très ordinaire de leur vie (prendre un taxi), les personnes vont réagir de façon très contrastée selon leur état d’esprit, leur disponibilité, leur familiarité avec les pratiques artistiques… Ce qui me semble vraiment intéressant c’est l’événement lui-même, l’existence en tant que tel de cette situation improbable, le fait qu’une telle étrangeté puisse s’immiscer dans un moment neutre et sans enjeu (un déplacement en taxi)… et, surtout, que cet événement survienne à l’initiative de Sanyi, qu’il ait envie de le provoquer, qu’il trouve du plaisir à troubler sa relation au client et sa situation de travail habituelle. Cet événement concerne avant tout sa propre activité. J’ai envie de dire qu’il se l’adresse en premier lieu à lui-même. Sanyi est d’origine hongroise et a toujours refusé de parler à Romain de son pays et des motifs de sa migration. Nous n’en saurons pas nécessairement beaucoup plus sur les raisons qui le motivent pour introduire ce moment de distance dans une situation qui l’implique directement, pour provoquer cette discontinuité dans une quotidienneté qui est avant tout la sienne, avant d’être celle de ses clients. Ce qui est sûr, c’est que la réponse de Sanyi ne souffre aucune ambiguïté ; il s’engage dans la démarche parce que cette forme de provocation l’intéresse, parce qu’il en partage la sensibilité et qu’il trouve dans la proposition de Romain un rapport à l’existence qui lui parle, qui lui convient. Le sens du travail de Romain n’est pas à chercher forcément sur le plan d’éventuels effets, derrière lesquels se cache bien souvent une question plus suspicieuse : « À quoi ça sert ? Quelle est l’utilité de tout cela ». Son travail a contribué à faire advenir une situation « hors des cadres » et c’est cet advenu qui est l’enjeu essentiel, même s’il déroute notre compréhension : un chauffeur de taxi d’origine hongroise, préférant rester silencieux sur son passé, relaie la proposition de Romain et trouve de l’intérêt et du plaisir à provoquer une distance dans son propre ordinaire de travail. Les différents aspects de cette séquence descriptive font-ils sens entre eux, l’un en rapport à l’autre, ou font-ils sens à leur échelle d’ensemble ? Je n’en ai pas la moindre idée et je ne vois pas ce qui justifierait que je puisse en avoir une ! Ce qui importe dans le travail de Romain, c’est ce qui advient. Ensuite, chacun a le loisir de s’interroger sur cet « advenu » et de fabriquer du sens et de la connaissance à son propos. Mais le travail de Romain, pas plus qu’un autre, ne peut être contraint par et dans une construction particulière de sens ou de connaissance. La revue peut être vécue comme une invitation à penser, à agir et à interpréter. Mais elle ne saurait s’y réduire. Elle aura contribué à faire advenir une situation et là réside son apport majeur.

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