Carnet de résidence 2 : samedi 9 octobre 2010

Vendredi, je démarre ma journée en prenant mon café / croissant au bar qui jouxte le centre commercial. Je commence à faire connaissance avec le quartier du Blosne. J’en profite pour lire le journal. Un frémissement de lutte se fait sentir dans les Lycées ; qu’en est-il sur les facs ? Ces dernières années les lycéens se sont montrés plus réactifs que les étudiants. L’inquiétude par rapport à l’avenir s’empare des jeunes vraiment tôt. Ma fille se posait en Première ou Terminale des questions dont ma génération se préoccupait en deuxième ou troisième années de fac. J’ai souvenir qu’entre la Licence et la Maîtrise, dans notre groupe d’amis, nous nous sommes posés brusquement la question de notre avenir professionnel et nous fûmes pris d’une frénésie de concours administratifs. Moi-même, j’ai réussi l’écrit d’un concours d’agent du Trésor ! Je suis quand même étonné que les leaders syndicaux ne parviennent pas à s’adresser à ces différentes jeunesses. Ce qui est en jeu fondamentalement aujourd’hui, ce sont bien les temporalités de vie et d’activité. En buvant mon deuxième café, je prends connaissance aussi, grâce à la chaîne sportive qui tourne en continu dans le bar, des préparatifs du prochain match de l’équipe de France. J’ai un peu perdu le fil. De nombreux joueurs me sont inconnus.

[À l'instant, Nicolas vient de passer me saluer. Plusieurs associations organisent cet après-midi une initiative dans le quartier. J'avais senti ce matin qu'il y avait du préparatif dans l'air, avec en particulier une conférence plénière autour d'un petit déjeuner. Je suis allé sur le site de L'Âge de la Tortue pour en savoir plus : « la SCOP Le Pavé, Parasol et L'âge de la tortue se réunissent au bas des tours Prague-Volga pour une journée consacrée au projet urbain du quartier du Blosne. De 14h à 17h30 appel aux mauvaises idées avec les habitants et les gens de passage! »].

Ma journée de vendredi s’est déroulée en trois actes.

Le matin, je me rends dans la pièce principale de l’appartement. Je salue une personne que je ne connais pas. Je m’installe. Xavi est présent, Claire aussi. Fanny nous rejoint et je comprends alors que ce monsieur est en fait le responsable d’une revue qui vient l’interviewer à propos des Correspondances citoyennes en Europe. La revue est spécialisée dans les questions urbaines, qu’elle aborde sous diverses facettes ; elle s’adresse plutôt à un lectorat « informé« . Je suis heureux que le hasard m’ait conduit dans cette pièce à ce moment précis. Je m’enfonce dans le canapé pour m’installer bien en retrait par rapport à Fanny et me mettre à distance. Je sors mon petit carnet et j’écoute.

Je suis intéressé par la formulation d’une parole publique à propos d’un projet que je vis, pour ma part, essentiellement dans l’intimité de sa réalisation. Correspondances citoyennes en Europe commence à prendre forme ; le projet en est au stade des premières esquisses, même si les artistes et les sociologues au travail depuis dix jours lui ouvrent déjà de belles perspectives. Et pourtant, le projet construit déjà sa présence publique. Cette interférence des rythmes peut déconcerter mais elle s’inscrit parfaitement dans la logique de cette expérience. Correspondances citoyennes en Europe s’élabore sur plusieurs plans, conjointement, concomitamment : les rencontres avec des personnes – le motif central de la démarche – la collaboration entre artistes et chercheurs, mais aussi la sollicitation des décideurs publics et la tentative de faire entendre une parole dans l’espace public, cette parole multiple et disséminée des migrations. Cette architecture à plusieurs niveaux introduit certainement de la complication dans les activités des uns et des autres mais elle relance et ressource continuellement le processus. Le fonctionnement en résidence trouve ici sa meilleure raison d’être car il facilite ces déplacements et glissements. Il évite, au moins pour partie, que certains enjeux de l’expérience se traitent en dehors de sa mise en œuvre effective. Il permet de réintroduire dans la vie quotidienne du projet l’ensemble des questions qui se posent, au moins tendantiellement, en fonction bien sûr des attentes et des envies des uns et des autres. Fort logiquement, Fanny a conduit l’entretien avec le journaliste mais Xavi a été invité à présenter son travail. Claire aussi a pu s’exprimer à propos de la recherche qu’elle conduit en socio-linguistique. Le journaliste synthétisera l’échange en ces termes : « l’artiste propose donc une forme pour cette correspondance, et l’habitant un contenu. La forme proposée par l’artiste permet à la personne de communiquer son expérience ». Pas mal ! Pari réussi Fanny, non ?

Deuxième acte. Paloma nous réunit autour de sa proposition : concevoir un jeu de société qui retrace le parcours d’un migrant en tenant compte aussi bien des obstacles juridiques, des formes de répression que des événements de vie, heureux ou dramatiques, qui ne manquent pas de survenir. Nous sommes huit personnes assemblées autour de la table. Le propos de Paloma n’est pas de créer un jeu éducatif sur la question des migrations ; elle est en recherche d’une « forme » en capacité d’attirer l’attention sur la situation des migrants et de dénoncer la condition qui leur est faite. Je n’en dirai pas plus. Le lecteur de ce Carnet de recherche attendra que Paloma ait fait aboutir sa proposition pour la découvrir ! Ce que réussit dès à présent Paloma, c’est d’associer à partir de sa proposition nos différentes contributions car il n’existe pas de coopération autrement que dans l’activité, que par l’activité. La compétence de chacun se découvre à cette occasion ; elle se découvre car naturellement elle surprend. Qui peut dire qu’il connaît le travail de l’autre ? Elle se découvre aussi car elle s’exerce « à découvert », en présence du groupe. J’aime beaucoup ce moment. Il s’agit de se familiariser avec l’intention de Paloma et se mettre au travail dans la perspective qu’elle a ouverte. L’horizon se dessine au fur et à mesure que Paloma nous explique sa démarche et il faut essayer des pistes, faire cheminer une idée… La discontinuité liée à la traduction en anglais, français ou espagnol n’est pas dérangeante ; elle est plutôt propice à l’avancée du travail car elle introduit des pauses et favorise la maturation des idées. Paloma envisage d’inclure dans son jeu des passeports dans lesquels seraient reprises des paroles de migrants et de courts énoncés sociologiques. L’exercice est séduisant : réussir en tant que sociologue dans une économie de mots (alors que nous ne le sommes pas habituellement. Il suffit de lire ce Carnet de résidence !) à frapper juste.

La proposition de Paloma nous « oblige » ; elle nous oblige à réfléchir et à agir de façon située et contextualisée, dans une perspective qui n’est pas initialement la nôtre, mais qui le devient peu à peu. L’exercice est stimulant car nous nous mettons au travail sur un terrain inconnu. Nous nous prenons au jeu. Nous engageons une discussion avec Paloma à propos de ce type de travail sous « contrainte », sous la contrainte de l’idée d’autrui. Le ressenti peut être différent. Nous sommes plusieurs à trouver que la « contrainte », dès lors qu’elle fait sens, incite et suscite plus qu’elle ne contrarie. Nous nous retrouvons lundi pour poursuivre ; chacun viendra avec, dans sa besace, des idées de formulations et d’énoncés car là réside la difficulté. Comment parler de l’expérience de migration d’une façon suffisamment incisive sans risquer la caricature ?

Cette journée se sera donc jouée comme une pièce en trois actes. J’engage en fin d’après-midi un échange avec Xavi, avec l’aide de Paloma pour la traduction. Xavi part dimanche ; je l’apprends en cours d’après-midi et il accepte cette discussion à la fin de cette journée déjà bien occupée. Par touches, par impressions, je commence à percer un peu le travail de chacun des artistes. Mais je souhaite prendre un temps un peu long avec chacun. Je ne donne pas de cadre formel à cet entretien. J’invite « simplement » Xavi à me parler de son travail. À nouveau, cher lecteur, tu vas devoir patienter et attendre que Xavi ait fait aboutir ses Correspondances pour les découvrir en ligne et en livre. Il ne m’appartient pas d’en parler. Au cours de l’entretien, Xavi feuillette deux carnets ; il se reporte alternativement à l’un ou à l’autre pour évoquer des moments particuliers de son travail. Il me dit qu’il en a plusieurs autres. Dans ses carnets figurent des notes, des esquisses, des schémas… Il me les montre ; je ne les prendrai pas en main. Je suis très sensible au fait que Xavi m’invite à rentrer ainsi pour quelques instants dans son espace de travail. Je le découvre dans son activité ; je le rencontre dans son activité. Il me parle d’une de ses créations ; il retrouve quelques lignes sur un des carnets, me montre une première esquisse. La logique d’entretien est complètement débordée. Paloma, elle aussi, me fait partager la connaissance qu’elle a de son travail puisqu’ils se connaissent depuis longtemps. Xavi ne m’a pas seulement parlé de ses créations ; il m’a fait l’amitié d’ouvrir la porte de son atelier et a bien voulu me laisser jeter un regard sur son processus de travail, de fabrication devrais-je dire car il est architecte de formation.

Pour le repas du soir, Xavi propose de se rendre dans une crêperie. Désolé Xavi, désolé la Bretagne pour tes crêpes, mais le sociologue va se coucher tôt ce soir.



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