Carnet de résidence 2 Cluj-Napoca : samedi 22 janvier 2011

Nous avions prévu de partir vers 10h pour le quartier de Pata Rat, retrouver Rita et sa famille ; ils ont été expulsés de leur logement du centre-ville et sont contraints de vivre maintenant dans un quartier excentré. L’arrivée de Sanyi accélère nos préparatifs. Un premier groupe part avec lui en taxi ; je me joins à Laura, traductrice, Fanny et Romain. Nos trois amis catalans feront le trajet avec la voiture de Nani ; Andrada reste avec eux pour assurer la traduction roumain / espagnol. Avant de partir, Nani doit régler un souci de clé ; le badge d’accès à l’immeuble ne fonctionne plus correctement. Le quartier est éloigné de la ville. Nous quittons Cluj et roulons dans la campagne ; l’état de la route se dégrade, pas seulement du fait de l’accumulation de la neige ; les nids de poule sont nombreux. En approchant de Pata Rat, nous dépassons plusieurs hommes à pied, quelques femmes aussi. Ils portent à la main un même outil ; il est constitué de deux crochets au bout d’un manche en bois relativement court. Si je devais le comparer à un instrument que je connais, je dirais qu’il s’agit d’une fourche à trois dents. Nous ne sommes plus en ville depuis déjà un bon moment. Le temps est brumeux et la neige renforce l’aspect désolé du lieu. J’aperçois une charrette tirée par un cheval, puis une seconde. Fanny m’indique un ensemble de maisons en haut d’une petite colline. Rita vit ici ainsi que plusieurs autres familles roms, elles aussi récemment expulsées. Nous bifurquons à gauche ; le chemin est en terre et n’est bien sûr pas déneigé. Sanyi reste imperturbable au volant. Il se gare à l’entrée du hameau. Quel autre terme employer ? Un campement en dur ? Il est composé de deux alignements de petits préfabriqués, mono-bloc, de plain pied, séparés par ce qui pourrait être une rue. Mais les accès ne sont pas aménagés et je doute fort qu’il y ait de l’asphalte sous la neige. Nous patientons quelques instants ; plusieurs hommes se préparent à partir. Nous sommes en haut d’une colline ; les habitations sont isolées. Romain et Fanny m’expliquent qu’à proximité est installée une décharge avec, aussi, semble-t-il une usine de traitement de déchets chimiques. Une odeur traîne effectivement dans l’air. Provient-elle des fumées que nous apercevons plus bas ?

Rita vient à notre rencontre, accueillante, souriante. Elle nous invite à entrer chez elle. Nous pénétrons dans un petit couloir qui dessert quatre pièces avec, à son bout, une dernière porte qui donne accès aux sanitaires. Elle ouvre la dernière porte à gauche et nous accueille chez elle. La pièce fait une quinzaine de mètres carrés ; ses enfants sont sagement assis sur le canapé du fond. Nous commençons à délacer nos chaussures ; elle nous fait signe énergiquement de ne pas le faire. Nous n’accédons pas à son souhait. Nous nous asseyons sur le deuxième canapé qui, d’évidence nous était réservé. Cette petite pièce constitue son appartement avec, au fond à gauche un poêle à bois, en face de nous un grand meuble de rangement et une petite cuisinière et à notre gauche, à l’entrée, une petite table. Lorsque Rita nous offrira un café, elle sera obligée de sortir de son « appartement«  pour prendre de l’eau aux sanitaires.

Nous faisons connaissance. La présentation des quatre enfants crée un moment de détente et facilite le début de la discussion. Rita nous raconte ce qui leur est arrivé en décembre. Fanny échange avec elle ; Laura traduit. Quatre autres femmes nous rejoindront. Les enfants ne tarderont pas à se mettre à jouer. La discussion s’installe et nous occupera deux bonnes heures.

Rita nous fait part de son désarroi. Elle a été contrainte de quitter son appartement, pour venir vivre dans ce lieu isolé, sans aucun confort. La municipalité a prétendu mettre à la disposition de toutes les familles un appartement mais, en réalité, chaque famille est obligée de vivre dans une pièce unique, minuscule. Une quarantaine de personnes partage les mêmes sanitaires ; l’eau chaude n’a pas été installée.

Le soir, lorsque nous partagerons avec Fanny nos impressions, je lui dirai que je suis scandalisé par cette violence faite à ces familles – j’ai envie d’ajouter : comme tout un chacun – mais que je suis peut-être encore plus douloureusement affecté par le fait d’avoir déjà entendu cette histoire, la même histoire, encore et encore.

À un moment Rita nous dira : « Nous sommes des personnes qui vivons de façon moderne, nous ne vivons pas de manière traditionnelle ». C’est ici que la violence qui lui est faite, qui leur est faite, m’apparaît la plus dure. Bien sûr, les conditions matérielles de vie dans lesquelles elle se trouve, depuis la perte de son appartement en décembre, sont absolument inconcevables mais la déchirure dans leur condition sociale de vie (en centre-ville, à proximité de la crèche et de l’école), dans leur imaginaire familial (l’appartement bien aménagé) peut-être dans un idéal de promotion sociale, est terrible. Je n’ai pas l’intention de « sociologiser » excessivement mon regard. Néanmoins… Être expulsé de la ville, se retrouver sur cette colline loin de tout, à proximité d’une décharge ! L’histoire se met à avancer à reculons. Au début de ce feuillet, j’évoquais les hommes et femmes que nous avions croisés et qui se rendaient visiblement au travail ; j’ai tout d’abord compris que ces personnes ne résidaient pas dans le même « hameau » que Rita. Puis, en reprenant la route, au retour, je découvrirai qu’il y a un autre « hameau » en bas de la colline ; des hommes et des femmes, un sac chargé sur l’épaule, leur outil à la main, rentraient à l’heure du repas. Lorsque notre taxi passera devant l’entrée, j’apercevrai une charrette à cheval et de nombreuses habitations en bois. Cette « communauté » fait certainement de la récupération sur la décharge (mais je dispose de bien peu d’éléments pour l’affirmer). Lorsque Rita insiste sur leur mode de vie moderne, je peux entendre aussi qu’elle ne partage pas la même existence que les familles en bas de la colline. Des roms eux aussi ?

Cette expulsion est une profonde déchirure. Rita se retrouve exilée dans sa propre ville, dans son propre pays. Elle conclura son propos par cette question : « Est-ce que je dois demander l’asile politique dans un autre pays ? ».

Je rédige ce feuillet dans la pièce principale de l’appartement. Une discussion s’est engagée entre les participants aux Correspondances sur l’attitude à adopter vis-à-vis de Rita, de sa famille, de cette communauté. Je ne participe pas à l’échange mais j’entrevois l’essentiel des points en discussion. À l’instant, Romain s’adresse à moi. Nous échangeons ensemble quelques instants. J’en profite pour formuler ici, dans ce texte en élaboration, mon sentiment.

Rita nous a accueillis chez elle. Le rendez-vous avait été pris. Notre rencontre n’avait rien d’improvisée, ni de forcée ; elle faisait sens de part et d’autre. Elle avait une valeur pour chacun. Cet aspect est pour moi fondamental. Je crois indispensable de nous présenter tels que nous sommes. Nous ne sommes pas des journalistes ; et nous ne sommes pas en capacité de peser significativement sur la situation. Nous sommes étrangers, présents à Cluj pour une période courte. Nous avons pris connaissance de l’injustice qui les frappe et nous venons en parler avec eux. Quand Rita me demandera ce que je fais et si j’ai une question plus particulière à lui poser, je lui répondrai que je suis sociologue et que je souhaite mieux comprendre ce que sa famille est en train de vivre. En les quittant, je lui dis à quel point j’ai été heureux de cette rencontre ; elle me dit à nouveau qu’il est important pour elle que la vérité soit dite, que des personnes puissent dire exactement ce qui se passe. C’est aussi la raison pour laquelle, en cours de matinée, elle nous montrera les sanitaires complètement inadaptés à la vie de plusieurs familles avec des enfants en bas âge, qui plus est sans eau chaude.

Je suis resté plutôt silencieux au cours de la matinée car cette rencontre était aussi – pas seulement – une rencontre entre femmes. Seul le mari de Rita sera présent la majeure partie du temps. Je pense qu’au moins une dizaine de femmes se sont jointes à la discussion. Je ne suis intervenu qu’à une seule reprise quand j’ai pensé que le moment était venu de présenter à Rita le projet des Correspondances citoyennes et le travail que nous réalisons avec Paloma. Nous ne sommes pas journalistes mais nous souhaitons recueillir le témoignage de Rita. Nous pourrons le faire partager, en l’associant à d’autres… mais avec nos moyens, dans la forme de communication qui est la nôtre. Fanny avait apporté avec elle le livre restituant le précédent travail de Paloma. Elle l’a sorti ; elle a montré la photo de Paloma. Une des Correspondances avait été réalisée en roumain. Fanny la fait découvrir à sa voisine qui, immédiatement, la lit à haute voix pour la faire partager à tous. Fanny s’adresse à nos interlocutrices et leur demande si elles acceptent de s’associer à notre travail. Elle décrit le projet du Passeport et demande qui, parmi elles, accepterait d’y participer et d’y voir figurer sa photo ? Dans un même mouvement, toutes nos interlocutrices se tournent vers Rita et la désignent. Le moment était fort. Rita ne se comporte pas en leader mais agit plutôt en « passeur », en « intercesseur », quelqu’un qui a rendu possible cette rencontre et ce dialogue.

Est-ce que j’ai eu le sentiment d’être voyeur au cours de cette matinée ? Non. Est-ce que je me suis senti culpabilisé lorsque je les ai quittées ? Non. J’ai bien conscience de m’exprimer de façon rugueuse. Il me semble important de rester dans la perspective de travail qui est la nôtre, de l’expliquer « honnêtement » à nos interlocuteurs-trices et de façon tout à fait explicite. Si nous ne le faisons pas, nous laissons penser que notre pratique de l’art ou de la sociologie deviendrait illégitime, voire indécente, en regard de cette situation. Cette réaction irait à l’encontre de ce que je pense et vit de mon activité. À Pata Rat, nous cesserions d’être sociologue, vidéaste, plasticien, nous cesserions d’être acteurs du projet des Correspondances mais pour devenir quoi ? C’est dans le cadre du projet des Correspondances que nous avons rencontré Rita, et c’est dans la perspective des Correspondances qu’il nous est possible de parler (par le dessin, la vidéo, l’écriture) de sa situation.

Romain évoque la possibilité de réaliser une Correspondance collective avec Rita et sa famille. Nous avons tous été impliqués dans les échanges de la matinée et, d’une certaine façon, ce sont les Correspondances citoyennes en Europe, en tant que telles, en tant que projet commun, qui est interpellées par cette situation. Cette Correspondance, dans la diversité des formes que nous pratiquons, pourrait être adressées à des élus et des décideurs publics. Je trouve la proposition de Romain très juste, que nous réussissions ou non à la faire aboutir.

Share on Facebook
Cette entrée a été publiée dans Carnet de résidence de Pascal Nicolas-Le Strat. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.