Carnet de résidence 7 Tarragona : samedi 11 décembre 2010

Où est passé le jeudi ? Cette nuit, j’ai mis en ligne le Carnet n°6. Le précédent étant daté du mercredi, logiquement cette sixième livraison correspondait au jeudi. Mais ce matin, je prends conscience que ce Carnet du Jeudi restitue des activités et des échanges qui se sont déroulés vendredi. Cela fait un peu désordre. J’avance donc ce Carnet d’une journée. Une explication possible à ce déphasage temporel : le décalage d’horaire de deux bonnes heures entre les habitudes françaises et catalanes s’est additionné de jour en jour… jusqu’à me faire perdre mon jeudi. Le temps avance vite en Catalogne. D’autres hypothèses sont envisageables mais elles sont intellectuellement moins séduisantes.

Je me prête ce matin à l’exercice que je demande à Romain : cartographier ma résidence à Tarragona. L’appartement au 5ème étage dans le quartier « Parc Riu Clar ». La vue est dégagée et donne au loin sur les installations pétrochimiques avec en arrière-plan les montagnes. L’immeuble et le quartier sont plutôt calmes. Hier, une dame d’origine camerounaise nous a interpellés dans le hall de l’immeuble car elle nous entendait parler français. Nous échangeons ; elle comprend que nous faisons partie du groupe d’artistes qui réside au dernier étage. Dans l’appartement, les activités s’organisent autour des deux canapés du salon. Je conserve l’image de Romain dans la cuisine en train de faire le point sur les aliments disponibles (c’est toujours un peu aléatoire) pour nous composer un repas, celle de Nicolas en réunion – j’hésite à écrire Nicolas-en-réunion. Hier, nous avions rendez-vous dans un bar au Centre de Tarragona ; en sortant, Ignasi croise une connaissance. Il nous présente : Pascal, sociologue, et Nicolas… qui pense (à) tout. L’arrivée de Paloma à l’appartement, chaque matin, s’apparente aux « provocations expérimentales » chères à Romain. Elle nous sort de nos routines. Nous levons le nez de nos écrans. La réunion s’interrompt. Romain a installé son espace de travail dans la chambre ; le mur devant lui est recouvert par ses dessins et croquis. Nicolas travaille dans le salon. Nous pratiquons fréquemment l’autisme-wifi (Romain a intitulé ainsi un de ses dessins. Il figure sur le Bloc des Correspondances citoyennes, « The flat » mis en ligne le 30 novembre). Nous pouvons nous trouver à trois assis sur le canapé, chacun avec son ordinateur portable sur les genoux. Heureusement, Paloma arrive. Elle nous parle des mille ingéniosités qu’elle déploie pour parvenir à entrer en contact avec une femme gitane ou sénégalaise. Chaque « soir » – disons entre minuit et deux heures – nous prenons, avec Nicolas et Romain, un moment de détente mérité autour d’une petite infusion.

Les quartiers du Ponent. Je les ai découverts, à mon arrivée, lors d’une « visite » réalisée avec Alba et Jordi de Casal l’Amic et je les ai parcourus ensuite en compagnie de Maria lorsque je l’ai accompagnée, en fin de journée mardi, dans son travail d’éducatrice de rue. Elle a un itinéraire précis. Quand elle aperçoit un groupe d’enfants, elle s’avance pour leur parler. Elle s’arrête au « Centre civic » pour saluer le personnel. Je fais connaissance avec un des lieux névralgiques du quartier ; il réunit plusieurs équipements sociaux et culturels. Romain y dépose sa revue. À la différence du quartier du Blosne à Rennes, l’habitat ici est très hétérogène. L’itinéraire de Maria nous fait passer d’un petit monde urbain à un autre. Ce caractère très contrasté me plaît. Dans l’ensemble, les quartiers du Ponent renvoient plutôt l’image d’une vie urbaine active. Hier, avec Ignasi, Maria et Xavi (de Casal l’Amic) et Nicolas, nous avons rencontré un collègue sociologue, Angel, spécialiste des questions de pauvreté, qui a mené une étude sur les quartiers du Ponent. Nous confrontons la logique de programmation urbaine de l’habitat populaire en France avec le développement plus « aléatoire » des quartiers du Ponent.

Parmi les lieux mémoriels de ma résidence à Tarragone, figurent bien sûr le Honduras café et le cognac qui nous est offert pour terminer la soirée. Ce bar représente la base avancée des Correspondances au sein du quartier. Je garderai un souvenir attendri pour la passerelle improbable qui enjambe la voie rapide et permet d’accéder aux autres quartiers du Ponent à partir de l’appartement. Je nous revois marcher d’un pas très rapide (ah ! Les jeunes) pour rejoindre l’arrêt de bus et attendre ensuite, dans la nuit et le froid, au pied du poteau, une vingtaine de minutes avant de voir arriver le bus qui nous conduira au centre-ville pour un repas tardif.

Romain s’est donc livré à cet exercice de cartographie. En 10 mn, montre en main, j’ai fait le tour du quartier avec lui. Je le soupçonne d’avoir préparé sa copie avant de recevoir le sociologue. Romain me présente d’abord une carte sur laquelle sont reportés les lieux intéressants pour lui, avec l’indication de ce qui s’est passé. Il me précise très vite que la découverte d’un quartier passe par le fait de s’y sentir à l’aise pour y vivre. Avant de penser à son travail, il s’est préoccupé d’organiser son quotidien de vie : les magasins et marchés pour faire les courses, la piscine, l’accès à internet (les premiers jours, il n’était pas disponible dans l’appartement), les boutiques pour téléphoner. C’est ainsi qu’il a noué des premiers contacts. Assez vite, une première routine s’est installée. Romain quittait l’appartement, Parc Riuclar, franchissait la voie rapide par la passerelle, passait par le « Centre civic » avant d’atteindre les locaux de Casal l’Amic. Son trajet dessinait une sorte de virgule dans le quartier. La première semaine, il s’est beaucoup laissé « dériver ».

Romain avait déjà en tête l’idée d’une revue. En cherchant un endroit pour faire des photocopies, il a noué son premier contact. Il a appris qu’il pourrait en faire dans un « locutorio ». Il s’est rendu dans l’un d’entre eux tenu par un nigérian ; celui-ci lui a signalé un « locutorio » francophone (Locutorio Packystel). Romain me dit que lorsqu’on trouve un appui, il faut démarrer sans hésiter. À partir de ce moment, son projet a commencé à s’ancrer dans le quartier. Le hasard lui a fait connaître un bar, le Sky Döner Kebab, à proximité de la passerelle. Ce sont vraiment les questions pratico-pratiques qui lui ont permis de prendre ses marques dans le quartier. Romain a donc assez vite disposé de deux lieux à partir desquels structurer son travail. Les personnes avec qui il échangeait dans ces deux commerces ont constitué le « comité rédactionnel » de la revue. La question de sa diffusion s’est posée. Il a pris conseil auprès de Casal l’Amic et a organisé avec eux son dépôt dans différentes institutions. Il aurait pu envisager de la distribuer à la sauvette mais il lui a semblé difficile de le faire sans connaître la langue. Ces lieux de dépôt ne se sont pas tous avérés intéressants ; en particulier, un service social était fréquemment fermé.

Au cours de la deuxième semaine, une nouvelle routine s’est installée, centrée sur l’élaboration et de la diffusion de la revue. Chaque matin, il part faire sa « tournée ». Il démarre en se rendant dans le lieu le plus éloigné, l’office du travail, puis il se dirige vers la « Casal civic » et les services sociaux, avant de revenir vers le « Centre civic » (il se rend à l’accueil et à la bibliothèque). Il termine son circuit en s’arrêtant chez Packys, puis au Kebab. Il remonte ensuite à l’appartement. Ces tous derniers jours, le Kebab est resté fermé. Lorsqu’il sera en résidence à Cluj-Napoca, Romain va relancer l’édition de la revue et il envisage d’adresser ces nouveaux numéros à ses lieux de diffusion à Tarragona.

Le projet des Correspondances citoyennes en Europe prévoie l’organisation, dans chaque ville, d’une réunion avec des responsables politiques ou des décideurs publics. Elle s’est tenue samedi en toute fin de matinée avec deux représentants « institutionnels ». Je ne suis pas parvenu à parfaitement identifier leur fonction. Ce ne sont pas des élus, ni de « simples » techniciens. Nous avons tous pris la parole pour présenter notre contribution aux Correspondances. Ce tour de table m’a été utile car j’ai pu avoir une vue d’ensemble de nos activités. Notre projet est multiple dans ses contenus et ses formes. Cette ponctuation entre nous était précieuse. À Rennes, une rencontre de ce type s’est également tenue mais elle associait deux élus. La différence entre les deux rencontres est plus profonde que le seul fait d’associer dans un cas des politiques et dans l’autre des « institutionnels ». À Rennes, les Correspondances représentaient une « opportunité » pour engager le débat avec des élus, dans un cadre inhabituel et décalé, et le faire spécifiquement autour des enjeux de migrations. Leur venue s’apparentait à une « provocation expérimentale » et l’expérimentation fut si « provocante » que nous en avons nous-mêmes fait les frais. Notre groupe a clivé, certains prenant part à la discussion (sociologues et coordonnateurs), d’autres restant en retrait. À Tarragona, la réunion s’apparentait plutôt à un exercice de valorisation / publicisation du projet et de ses perspectives. Les Correspondances étaient l’objet même de la réunion, et non une « disponibilité pour…» ou une « opportunité pour… ». Si tel était l’objectif – et il est légitime – le déroulement de la réunion m’apparaît tout à fait satisfaisant. Nos deux interlocuteurs sont entrés dans le sujet et leurs questions ont touché plutôt juste, l’une d’entre elles en particulier. La question concernait le lien entre les Correspondances et l’intervention sociale de nos ami-e-s de Casal l’Amic. Les Correspondances n’ont pas pour objectif explicitement visé de transformer les conditions de vie des personnes avec qui les artistes travaillent. Avec Nicolas, nous avons discuté de cette question, suite à sa lecture de mon Carnet de résidence. Nicolas formulait sa position en ces termes : il n’y a pas d’effets attendus à cet endroit, sur ce plan strictement social, mais des effets possibles. Il ajoutait : nous sommes intéressés pour produire de la connaissance à ce propos. Qu’est-ce que les artistes ou les intervenants sociaux « facilitateurs » observent ? Qu’est-ce que nous pouvons en comprendre ? Les objectifs de Correspondances citoyennes sont attendus à une échelle plus globale. Nicolas m’a transmis le communiqué de presse qui formule clairement cette perspective : « Nos objectifs consistent à faire en sorte que chaque participant s’exprime sur ses valeurs et le sens qu’il donne à sa vie, puis à organiser la confrontation de ces valeurs. Chaque récit sera matérialisé sous la forme d’une « Correspondance » qui sera adressée à un destinataire (élus, voisins, inconnus…). En acceptant de se prêter au jeu de la Correspondance, chaque personne choisit de transmettre ses valeurs à travers un récit qui sera rendu public ».

J’ajouterais ou je renforcerais un point qui me semble important, en particulier pour nos amis de Casal l’Amic. J’y suis sensible car j’interviens fréquemment en tant qu’enseignant et chercheur auprès d’intervenants sociaux. Des enseignements sont à tirer d’une expérience comme celle des Correspondances sur le plan de la conduite d’un projet, sur un territoire, en situation de co-création (co-production, co-développement…) avec des personnes (habitants, migrants) ; ces enseignements intéressent autant les sociologues, que les artistes ou les intervenants sociaux impliqués dans le projet en tant que facilitateurs. Les contributions et les places dans le projet sont différentes mais les enseignements à tirer peuvent nous être communs. Lors de la réunion, hier, je me suis permis d’attirer l’attention sur un point : les questions auxquelles nous sommes confrontés (en l’occurrence, les migrations en Europe) ont pris trop d’ampleur ou d’envergure pour être abordées à partir d’une seule « compétence » (artistique, sociale ou sociologique). Dans le cadre des Correspondances nous faisons l’expérience d’une « complication volontaire » (Cf. Thierry Crouzet, « L’alternative nomade (vers une complexité volontaire) ») dans l’espoir, raisonné et raisonnable, qu’elle nous fasse gagner en pertinence.

Il est 9h57 dimanche matin. Mon train part en début d’après-midi. Je vais donc en rester là et refermer pour quelques semaines ce Carnet de résidence.

Je quitte ce Carnet de résidence en prenant deux rendez-vous. D’abord avec Maria. Hier, nous avons pris un dernier temps de travail autour de la question du récit de vie et nous avons commencé à réfléchir à une contribution possible lors du séminaire à Rennes en avril prochain. Ensuite avec Paloma. Avant la réunion avec les « institutionnels », nous sommes descendus au bar pour trouver un lieu de discussion plus calme et moins enfumé. C’est dire l’activité dans l’appartement ! Je souhaitais qu’elle me parle de sa rencontre avec Mari et plus généralement de ses contacts avec la communauté gitane. C’était passionnant. Je n’ai pas eu le temps de mettre au propre le contenu de notre discussion ; je vais le faire dans la semaine.

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