Carnet de résidence 6 Tarragona : vendredi 10 décembre 2010

Nicolas m’a fait des retours sur les premiers feuillets de ce Carnet. Dans le Carnet 3 du lundi 6 décembre, après avoir évoqué le cheminement du projet entre les trois lieux et les transformations qui en découlent, je conclus mon propos en ces termes : « Le projet Correspondances citoyennes en Europe reste néanmoins lui-même bien qu’il se reconstitue et se redéploie ». Après avoir insisté sur les variations et changements, je voulais mettre en valeur des effets de continuité. Il s’agit bien d’un même projet qui est mis en œuvre dans les trois villes. Pour Nicolas, le propre de ce projet est que, justement, il se développe par redéploiements successifs. Il ne reste pas lui-même « malgré tout » ; il n’est ce qu’il est que parce qu’il est capable de se redéfinir. Il a été pensé en ces termes. Une formulation plus juste serait donc : « le projet devient lui-même car il se reconstitue et se redéploie ». Je suis d’accord.

La relecture du Carnet 2 du dimanche 5 décembre m’incite à expliciter un point de vue de méthode : je pars de l’hypothèse que la façon dont les artistes rencontrent des migrants nous informe sur ce que ces personnes vivent. Dans quels lieux cette rencontre se fait ? Qu’est-ce qui a rendu cette rencontre possible ? Qu’est-ce qui fait sens, de part et d’autre, dans cette relation ? C’est une dimension sur laquelle je me montrerai encore plus attentif (plus systématique) lors de notre résidence à Cluj-Napoca. Je peux envisager d’engager mon travail à partir de ces deux questions : qui as-tu rencontré ? Et comment ? Dès à présent, à Tarragona, je vais demander à Paloma qu’elle me raconte sa « quête » des femmes, du côté de la communauté gitane et de la communauté sénégalaise. Comment, en particulier, a-t-elle rencontré Mari ? Elle me l’a présentée hier mais la situation n’était pas propice à une prise de notes car nous étions attablés au café et nous attendions de nous rendre à un culte gitan auquel Mari nous conviait.

Dans la même fibre, j’ai proposé à Romain que nous « cartographions » sa résidence à Tarragona – sa résidence dans son ensemble ou une des Correspondances qu’il a réalisées ici. Je ne sais pas qu’elle est l’entrée la plus pertinente. Je vais lui demander de m’indiquer les « lieux » qui ont été déterminants et, bien sûr, pourquoi. Ce sont les dessins qu’il a mis en ligne sur le blog qui m’ont donné envie de travailler en ce sens.

Qu’est-ce que je fabrique, à l’instant, en écrivant ces lignes ? Nous avons discuté avec Nicolas de ce Carnet de résidence. Il est toujours plus facile de définir par la négative : ce que ce Carnet n’est pas. Il n’est pas un journal de recherche au sens classique dans la mesure où je ne restitue pas de manière exhaustive mes observations. Les différents feuillets ne s’apparentent pas non plus à des articles, au sens universitaire du terme, car je ne dispose d’aucun recul au moment de leur rédaction ; je n’apporte pas de modification de contenu une fois qu’ils sont postés sur le blog. Pourtant, ils sont produits avec la même exigence d’écriture que pour mes articles ou mes livres et ils le sont à un rythme journalier comme le fait un ethnologue lorsqu’il tient son carnet de terrain. Ce Carnet de résidence emprunte donc à ces deux formes d’écriture, celui de l’article et celui du journal de recherche. Je définirais peut-être mieux ce Carnet si je partais plutôt de cette question : comment se fabriquent ces feuillets ? Je démarre l’écriture ; parfois l’amorce est difficile à trouver. Et, ensuite, je laisse filer le raisonnement. C’est l’écriture elle-même qui est structurante. Ce mouvement d’écriture puise au fur et à mesure dans mes observations, discussions, ressentis. Je procède donc à l’inverse de la rédaction, par exemple, d’un rapport de recherche. Je ne pars pas de mes « données de terrain » que j’analyserais de manière suffisamment exhaustive pour, au final, leur donner une forme écrite. Je laisse l’écriture faire son « œuvre », au risque d’omettre certaines observations ou de négliger tel ou tel aspect. J’en ai conscience. Si, aujourd’hui, j’ai un entretien, rien ne dit que demain son contenu soit mobilisé dans les feuillets mis en ligne. Tout dépendra de la dynamique d’écriture dans laquelle je serai engagé. Le contenu de cet entretien enrichira ce Carnet de résidence ultérieurement, de manière explicite (j’y ferai référence) ou de manière plus diffuse (j’y ferai écho). Je fais le pari qu’à l’échelle des trois résidences j’aurai réussi à développer sur ce mode-là, avec suffisamment de matière, la plupart des questions qui m’intéressent. Seule contrainte que je me pose : solliciter de manière relativement équilibrée les activités des uns et des autres afin d’éviter que la proximité linguistique (le français) ne vienne biaiser mon approche. Et, puis, il est bon que chacun endosse sa part de labeur sociologique !

Hier, j’ai connu, comme à Rennes, une petite discordance temporelle avec la difficulté de réordonner chronologiquement mon activité : j’écris sur des faits passés tout en vivant ma journée avec, qui plus est, au cours de la journée d’hier, une discussion avec Nicolas qui me conduit à reparcourir les premiers feuillets de ce Journal. Oups !

Avec Paloma, nous poursuivons nos rencontres préparatoires au « Passeport ». Romain va assurer sa confection graphique. Je vais devoir composer des textes très courts car ils seront traduits en catalan, castillan et roumain, l’ensemble devant tenir sur une double page de passeport. Pour chacun des entretiens une « sensibilité » apparaît : pour Julio son métier dans la maintenance et la réparation navales et la présence de ses enfants dont il a été séparé sur une longue période; pour Yester sa passion pour le théâtre qu’il ne pratique maintenant que rarement puisqu’il travaille comme serveur. Dans son propos, il revient également fréquemment sur la dégradation de la situation sociale de son pays avec la présence de « bandes » de plus en plus violentes. Se confirme l’hypothèse qu’avançait Maria lors de notre rendez-vous ; les récits de vie se structurent autour d’un « noyau dur » qui polarise la prise de parole même s’il ne la résume bien évidemment pas. La narration se développe à partir de deux ou trois thématiques fédératrices. J’ai proposé une nouvelle rencontre à Maria afin de cheminer ensemble à partir de ces premières pistes.

À l’instant, nous faisions le point sur notre prochaine résidence à Cluj-Napoca, en janvier prochain. Je vais prendre contact avec Remus, le chercheur roumain qui travaillera avec nous, afin d’envisager un possible cadre de travail commun. Pour cette résidence à Tarragona, je n’ai pas suffisamment anticipé mon activité. J’aurais dû échanger préalablement avec Maria. Elle se rend disponible; nous avons réussi à nous voir à deux reprises et nous prévoyons de le faire encore une fois samedi.

Comme je l’ai signalé précédemment, avec Paloma nous avons assisté à un culte évangéliste réunissant la communauté gitane d’un des quartiers du Ponent. Le lieu de culte se situe à proximité du Honduras Café. Lorsque Paloma m’a parlé de cette possibilité, je suis resté un peu « songeur ». Elle a établi une relation de confiance avec Mari et c’est par son intermédiaire que notre venue a été envisagée. À 19h, comme convenu, je rejoins Paloma qui discute avec Marie à la terrasse d’un café. Nous faisons connaissance. Puis nous nous rendons au lieu de culte. Je ne parviens pas à obtenir d’informations sur ce qui nous attend. La situation reste assez mystérieuse. Lorsque nous franchissons la porte, le culte a commencé. Suite à un signe de Mari, Paloma m’indique rapidement une chaise à l’entrée où m’installer. La pièce est dépouillée. Elle me fait penser à une simple salle associative. La musique est forte, très belle, restituée en pleine puissance par une sonorisation un peu criarde. Je ne sens aucun regard se poser sur moi. La communauté est-elle prévenue de notre présence ? Je ne le saurai pas. Je me détends. Les chants se poursuivent. Le jeune homme à mes côtés s’exprime avec ferveur, par les mains et la voix, en relayant le rythme de la musique ou les paroles du pasteur. Puis, assez brusquement, il regarde sa montre, dit un mot à son voisin et s’en va. Sa présence à mes côtés rendait la mienne plus discrète. Ce n’est plus le cas. La musique et les chants s’interrompent. Le pasteur parle, un simple pupitre devant lui, le micro à la main. Il se déplace. À plusieurs reprises, il attrape un rouleau de papier et s’essuie le visage. D’un même regard, je vois les enfants qui s’amusent en grimpant sur des chaises vides, avec à la main un plein sac de bonbons, plusieurs femmes en prière et, au fond, les musiciens et les deux jeunes chanteuses. Un pilier devant moi occulte une partie de la salle. À ma droite, se tient l’ensemble des hommes, de tous âges. Je pense qu’ils sont plus nombreux que les femmes. Sur un signe du pasteur, les personnes se lèvent. Je regarde dans la direction de Paloma. Elle est assise au fond et l’entrée de la salle me masque le haut de son corps. Comme moi, elle reste assise. Nous en discuterons le lendemain ; nous avons pensé l’un et l’autre qu’il était préférable de conserver cette discrétion. Je remarque que quelques hommes, peu nombreux, restent assis. Les personnes s’expriment avec ferveur mais je ne ressens pas de rituels pesants. Des personnes entrent, d’autres sortent, sans que cela n’affecte le déroulement du culte. Les attitudes restent libres bien que les signes de dévotion soient marqués. Mon regard se fixe un long moment sur un bonbon à mes pieds. Les enfants continuent de se déplacer en se chamaillant. Sur un nouveau signe du pasteur les personnes se prennent la main ; mon voisin me regarde et m’invite à prendre la sienne. Ce que je fais. La limite est ténue entre assister et participer. Nos mains serrées, je sens sa ferveur. La musique reprend. Une jeune femme chante. La salle réagit, s’enthousiasme. Paloma me dira sur le chemin du retour qu’il s’agit de flamenco, un flamenco consacré à dieu. Le culte prend fin. Je me lève ; très vite, un homme vient me saluer. Il le fait avec cordialité et autorité. Je jette un regard à Paloma. Elle se déplace pour me présenter. D’autres hommes viennent me saluer. Nous sortons ; Paloma est très vite entourée par plusieurs femmes. J’apprendrai plus tard que Paloma a invité une des jeunes femmes à chanter l’un de ses poèmes. La jeune femme est intéressée mais elle le fera avec l’accord de sa famille et du pasteur. Je me suis décalé du groupe ; le pasteur s’approche et me salue. Paloma me présente. Le pasteur me dit que même sans comprendre la langue j’ai partagé l’essentiel. Petit à petit, l’assemblée se disperse.

J’ai hésité à restituer dans ce Carnet de résidence cette expérience, de crainte de la sociologiser ou de l’ethnologiser artificiellement. Je ne voyais pas non plus à quelle écriture recourir pour en parler. J’ai fini par me décider. Ce Carnet est donc publié avec beaucoup de retard.

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