Carnet de résidence 5 Tarragona : mercredi 8 décembre 2010

Une correspondance est adressée à quelqu’un et à quelqu’un précisément désigné. Cette définition est moins évidente qu’il n’y paraît. Le choix d’un destinataire ne va pas de soi. Au cours de l’entretien que nous avons eu mardi, Nani relève que deux de ses interlocuteurs ont modifié le destinataire de leur Correspondance et qu’ils l’ont fait à un moment bien particulier, lorsque les échanges ont commencé à les impliquer plus fortement. Au début, la problématique des migrations les incitait à interpeller une autorité publique (le président) ou leur communauté spirituelle (la paroisse), mais, au terme du processus, au moment de finaliser leur projet, elles ont préféré faire présent de cette Correspondance à un proche (un frère, par exemple). Ces personnes avaient certainement investi trop de vécu personnel dans cette démarche pour se satisfaire d’un destinataire abstrait et distant. Avec qui partager son expérience ? À qui se confier ? Une correspondance est toujours la promesse d’une réponse, même si cette réponse, parfois, n’arrive pas. Elle porte cette espérance. Le choix du destinataire n’en est que plus sensible.

Cet exemple montre à nouveau tout l’intérêt de mettre en lumière le processus de co-création. J’ai fait sourire Romain, avant hier, lorsque je me suis emporté dans ma formulation en déclarant péremptoirement qu’il fallait « ouvrir les processus ». J’en conviens, cette image chirurgicale n’est pas du meilleur effet.

Les Correspondances vont être rendues publiques mais qu’adviendra-t-il des processus ? Quelle place accorder aux interactions entre habitants et artistes ? Aux émotions exprimées ? Aux savoirs qui ont été développés ? Comment les présenter ? Comment en parler ? Il est rare d’accéder aux processus. Une fois l’œuvre réalisée et publicisée, ils tombent dans l’oubli. Dans le cadre des Correspondances citoyennes en Europe, cet enjeu est ouvertement posé. Qu’est-ce qui a permis d’y parvenir ? Le premier facteur tient à la conception même des Correspondances. Les interactions entre habitants et artistes sont au cœur de la proposition. Les artistes qui s’engagent dans cette expérience le font en toute connaissance de cause. Lors de notre entretien, Andrei me disait qu’il avait été particulièrement motivé par cette dimension du projet : l’ouverture aux personnes, l’intensité des relations, la possibilité de progresser dans ses qualités et capacités relationnelles. En progressant professionnellement sur ce plan, il est convaincu que son travail photographique en sortira « renforcé ».

Le deuxième facteur tient aux apprentissages que nous avons réalisés en commun. Il ne suffit pas d’avoir envie de s’engager dans cette perspective, encore faut-il être en capacité de le faire. Depuis le séminaire du mois d’avril, nous avons cheminé ensemble – artistes, sociologues et coordonnateurs – et nous avons progressivement appris à parler de nos processus de travail. Le travail en résidence booste cette dynamique d’apprentissage. Par exemple, hier soir, lors d’une discussion avec Romain et Nicolas, je me suis longuement exprimé sur ma pratique d’enseignant. Ce n’est jamais facile de faire comprendre les tenants et aboutissants de son métier. Il faut s’exercer à le faire – s’exercer à prendre la parole à propos de son activité et des processus qui s’y jouent. On ne trouve pas immédiatement les bons termes. On ne choisit pas toujours le bon angle de présentation. Il faut se roder à l’exercice. C’est un grand acquis de ce temps de résidence à Tarragona. Je sens les artistes plus libres, plus en confiance, pour s’exprimer sur leur processus de travail. Et je pense que nous sommes tous convaincus que cela ne porte pas préjudice à la qualité du travail de création, bien au contraire. Le blog des Correspondances citoyennes en Europe commence à être vraiment investi. C’est un signe. Le blog est un dispositif intéressant pour rendre présent le travail-en-train-de-se-faire – le travail chemin faisant, les pistes et les essais, les premiers jalons…

L’inscription dans la durée est un facteur qui favorise aussi la prise en compte des processus. Le projet se développe sur trois périodes ; il est donc possible de tirer des enseignements de la résidence précédente. J’ai pu m’entretenir avec Xavi, Nani et Andrei au sujet des Correspondances qu’ils ont réalisées à Rennes. Ce retour sur expérience a été à chaque fois très fécond. Chacun s’est exprimé avec beaucoup de précisions, et je crois de plaisir, sur les processus de co-création dans lesquels il a été impliqué.

Concernant son travail à Tarragona, Andrei me disait qu’il avait procédé en quatre temps. Tout d’abord, il a parcouru le quartier avec Maria et Alba de la Fundació Casal l’Amic. Il a découvert le quartier avec leurs yeux. Il a pris aussi des premiers contacts et sa présence a gagné ainsi en légitimité. Ensuite, il a tenté de prendre ses marques et de découvrir une idée directrice. À ce stade, il n’a pas encore en vue des personnes ou des lieux. Ce n’est que dans un troisième temps, après avoir décidé de travailler auprès de migrants employés dans des bars à tapas, qu’il a commencé à prendre des contacts et à chercher des personnes qui accepteraient de s’associer à sa démarche. Enfin, il a développé son projet avec chacune d’elle.

Nous avons proposé à Xavi de mettre en ligne sur le blog les traces de son travail préparatoire. Lors de notre entretien, j’avais constaté avec Nicolas que Xavi constituait une « archive sensible » de sa démarche de création, en conservant de nombreuses notes et croquis dans ses carnets. Hier, nous l’avons donc rencontré une deuxième fois. Nous souhaitions sélectionner avec lui quelques « traces » que nous pourrions scanner. Ce type d’« archivage du sensible » est une mine pour repérer et comprendre un processus. Xavi a donc reparcouru une nouvelle fois avec nous son travail de Correspondance à Rennes. Nous sommes partis de son expérience avec André qui lui avait dit ressentir les bâtiments du Blosne comme des bulles auxquelles il n’accédait pas. Xavi nous présente la page de son carnet où pour la première fois, et très tôt, apparaît l’image de la bulle. Il retiendra ce motif pour concevoir une Correspondance avec André. Il nous montre ensuite un croquis où les deux éléments sont présents : les bulles et les bâtiments. Sur ce dessin, il figure André, isolé face à ces éléments qui lui sont extérieurs. Xavi a alors quitté le dessin pour passer sur ordinateur et tester différentes formes afin de réussir, sur un plan esthétique, à intégrer les bâtiments dans les bulles. À ce point de son travail, il est revenu vers André pour lui présenter le chemin dans lequel il s’engageait. André lui fait part alors d’un deuxième ressenti : le quartier du Blosne associé à une impression d’obscurité. Xavi va intégrer ce deuxième motif. L’effet de lumière viendra des bâtiments enclos dans leur bulle. De retour chez lui, à l’issue de sa résidence, Xavi a affiché cette première esquisse au mur pour l’avoir en permanence en tête dit-il. Commence alors une longue période d’essais à répétition pour trouver une forme plastique appropriée. Entre temps, il parlera à plusieurs reprises de cette création avec des amis et, à chaque fois, ce sera l’occasion de réaliser une nouvelle esquisse, un nouveau dessin. Xavi nous en montrera quelques uns. Ce n’est que récemment que Xavi a découvert la forme plastique appropriée. Il réalise actuellement une première maquette.

Lors de mon entretien avec Nani, je constate que nous partageons les mêmes préoccupations et qu’il a engagé un travail similaire avec Xavi ; il avait filmé la veille Xavi dans son atelier en train d’élaborer sa première maquette. Nani est chargé de réaliser un documentaire sur l’expérience des Correspondances citoyennes en Europe. Il est confronté à la même difficulté que moi : comment accéder aux processus de co-création ? Nani ne souhaite pas se focaliser sur la réalisation d’une seule Correspondance, qui serait alors constituée comme exemple. Il voudrait faire comprendre ce que recouvre cette démarche artistique des Correspondances en tenant compte de la façon dont chaque artiste investit ce motif. Il doit donc s’intéresser au travail de chacun des artistes en résidence. Comme il ne peut pas être présent auprès de chacun en permanence, il essaie de beaucoup échanger avec eux afin de les accompagner et de les filmer au « bon » moment. Mais il se heurte à une difficulté : tous les aspects du processus ne sont pas accessibles à l’image. Je rencontre un écueil parfaitement similaire en tant que sociologue : tout n’est pas non plus accessible aux mots. Lorsqu’il ne peut pas réaliser une prise de vue en situation, Nani propose à l’artiste de prendre la parole et de restituer lui-même ce moment particulier (un récit d’expérience en quelque sorte). Nani me disait combien ce peut être difficile de passer d’un registre à un autre, de rester attentif à l’un et à l’autre. Je le ressens également.

J’ai été heureux de découvrir cette complémentarité. Plusieurs lectures des Correspondances citoyennes en Europe sont donc en train de prendre forme, jusqu’à présent parallèlement, peut-être de façon plus complémentaires ou croisées par la suite. Deux initiatives ouvrent des perspectives en ce sens.

Hier, Nicolas a traduit oralement des passages de ce Carnet de résidence à nos amis catalans, Jordi, Maria, Alba, Ignasi, Nani et Xavi. Je n’étais pas présent, par choix ou par un (mal)heureux hasard. Avec Paloma, nous avions pris rendez-vous à la même heure avec Julio, un habitant du quartier, qui accepte de figurer dans le « passeport ». Je suis heureux que le contenu de ce Carnet se discute au-delà des lecteurs francophones.

Nani a lui aussi perçu cette complémentarité. Nous sommes convenus à Cluj-Napoca d’œuvrer en ce sens. Il souhaite que nous réfléchissions à la façon de restituer visuellement les réalités plus abstraites des Correspondances, y compris certains des concepts que j’avance. Il m’a d’abord proposé de prendre moi-même l’appareil photo. J’ai habilement déjoué la tentative en lui expliquant que je photographiais avec mon écriture et mes mots et jamais visuellement. Je parlais sérieusement, Nicolas qui traduisait en doute ! Toujours est-il que j’ai réussi ainsi à éviter d’avoir entre les mains un appareil qui aurait difficilement supporté d’être utilisé par quelqu’un d’aussi maladroit. La proposition de travail conjoint que m’adresse Nani me convient parfaitement, lui au visuel, moi à l’écriture, et j’en suis là aussi très heureux.

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