Carnet de résidence 3 Tarragona : lundi 6 décembre 2010

Je redécouvre le projet Correspondances citoyennes en Europe ; je le redécouvre bien que, formellement, sa finalité et sa conception me sont familières. Il est mis en œuvre dans un nouveau contexte et, en raison de cette reterritorialisation, se redispose et se reconfigure. Le projet est à l’image de son « sujet » ; il a migré. Qu’est-ce que cette trajectoire de migration provoque et construit ? Il ne suffit donc pas de dire que Correspondances citoyennes en Europe se tient en trois lieux : le Blosne à Rennes, le Ponent à Tarragona et un troisième quartier à Cluj-Napoca. Cette présentation reste lacunaire car elle omet de préciser que le projet fait ses premiers pas à Rennes pour se déplacer ensuite à Tarragona et, pour finir, se rendre à Cluj-Napoca. Elle engendre une vision trop statique. Ces trois localisations s’inscrivent dans une temporalité ; il y a passage, il y a déplacement. Elles ne se juxtaposent pas. Elles ne s’inscrivent pas non plus dans une simple succession. Nous l’avons toujours su, bien évidemment, mais nous avons sous-estimé la densité du temps. Correspondances citoyennes en Europe est pris dans le mouvement d’une histoire et une histoire ne peut pas être rapportée uniquement à sa chronologie (le temps qui passe et que l’agenda mesure : octobre à Rennes, décembre à Tarragona et janvier à Cluj-Napoca) ; elle possède une épaisseur, une densité qu’il s’agit de déchiffrer, à savoir des événements, des bifurcations, des ralentissements et des accélérations, des discordances à l’intérieur même de la temporalité. Quelle est la part du projet restée à Rennes ? La part qui s’invente à Tarragona ? Et celle, dès à présent, projetée à Cluj-Napoca ? Quand nous échangeons sur le projet, comment chacune de ces « parts » ou « absences de part » s’invite dans nos échanges ? Le moment fondateur de Rennes, la légitimité qu’il acquiert et la nostalgie qu’il réserve. Le moment actuellement vécu à Tarragona, créatif et instituant, qui s’impose avec l’évidence et la nécessité du quotidien. Le moment inaperçu de Cluj-Napoca mais dès à présent fortement présent en pensée et investi d’une somme de désirs, d’attentes ou d’inquiétudes ? La puissance et l’épaisseur de ces temporalités ne peuvent pas être gommées. Le projet Correspondances citoyennes en Europe reste néanmoins lui-même bien qu’il se reconstitue et se redéploie. Il reste lui-même en assumant cette « complication volontaire », en élaborant cette hétérogénéité et en composant avec les chocs temporels (qui sont aussi des chocs culturels et des chocs biographiques pour chacun des acteurs) qui ne manquent pas de survenir. Son développement n’est ni régulier, ni homogène, ni continu et pourtant il ne doit pas devenir confus, ni se disperser.

Le risque serait de faire de Rennes le repère idéalisé en regard duquel l’ensemble du processus se discuterait, s’apprécierait, se mesurerait. La résidence à Rennes constitue le moment fondateur ; il serait préjudiciable à la coordination du projet de le sous-estimer. Pour autant, cette première expérience ne doit pas « intimider » les autres. Ce qui a été réussi à Rennes ne fait pas loi pour Tarragona et ce qui aura été réussi à Tarragona ne le fera pas non plus pour Cluj-Napoca.

Les changements par rapport à la résidence de Rennes sont pour moi, au bout de trois jours, déjà très marquants. Le premier tient au fait que le lieu de résidence (au sens de l’appartement où nous logeons) n’est pas le lieu de travail et d’activité de nos partenaires. Dans le quartier du Blosne, à Rennes, artistes et sociologues étaient hébergés dans les appartements de l’association porteuse du projet, L’âge de la tortue. Là où nous vivions, nous vivions également le projet, et le projet dans la multiplicité de ses facettes. Le lieu était toujours en pleine activité puisque L’âge de la tortue poursuivait son travail et cet « activisme » multipliait les occasions de rencontres, favorisait les interactions. Dans mon travail de sociologue, il suffisait de tendre l’oreille pour accéder aux informations ; il suffisait que je me penche pour glaner des observations. À Tarragona, je suis obligé de procéder autrement : j’organise un planning de rendez-vous. En le formulant ainsi, je ne suis pas honnête. En fait, c’est Nicolas qui assure cette prise de rendez-vous. Je reviendrai, plus avant, sur cet aspect de notre collaboration. Je pense, en conséquence, que les artistes eux aussi ont été obligés de développer des stratégies différentes. Nos partenaires de Fundació Casal l’Amic avaient vraiment le souhait de remplir leur fonction de facilitateur (la mise en contact avec des acteurs et habitants du quartier) mais ils ne pouvaient le faire qu’en tenant compte de cette dissociation des lieux et des temps, à savoir eux aussi en programmant des plages horaires. Romain me disait qu’il n’avait pas pu s’inscrire dans ce « schéma d’organisation ». Lors de son arrivée, il a eu besoin de découvrir le quartier, de dériver, de cheminer. Cette préoccupation est difficile à inscrire dans un planning. Romain a engagé ce qu’en sciences sociales je qualifierais d’observation flottante – une réflexion au fil de l’eau. Ce type de démarche s’anticipe difficilement, se « programme » encore moins. Nous retrouvons cette différence, essentielle à mes yeux, entre accorder du temps et se montrer disponible. Nos partenaires ont dégagé du temps, je le pense sincèrement. Mais la disponibilité relève d’un tout autre ressort : il ne s’agit pas d’anticiper une demande, ni de la prévoir, mais de la recevoir et de l’accueillir lorsqu’elle se présente. L’exercice est effectivement exigeant. La proximité de vie et d’activité est un facteur qui joue évidemment en faveur de cette réactivité dans la relation.

En conséquence, il m’apparaît que la trame relationnelle du projet s’est relâchée. Les artistes agissent en « free lance » (j’ai conscience que le terme est excessif, voire injuste) à l’intérieur du projet, honnêtement et réellement à l’intérieur du projet. Je ne sens pas de dispersion ou d’éparpillement. Je ne crois pas que le motif du projet soit affaibli. Y compris les relations entre personnes restent fortes, mais plutôt de personne à personne. Elles ne forment pas un tissu relationnel en capacité de « supporter » pleinement la dynamique du projet. C’est ce maillage qui me semble faire défaut.

Je tiens compte de ce constat dans ma stratégie de recherche. Hier, j’en ai pris conscience. Je souhaite donc partager des temps longs avec Maria et avec les autres amis de Fundació Casal l’Amic, quitte même à changer un peu de perspective. La fondation réalise un travail éducatif de rue ; j’interviens également beaucoup en tant qu’enseignant-chercheur dans le champ de l’intervention sociale et du travail social. C’est un motif qui peut nous réunir. Leur travail de rue m’intéresse et je souhaite mieux le connaître et le comprendre. Si je ne réintroduis pas une quotidienneté partagée avec nos partenaires, je risque de le faire uniquement avec Romain, Nicolas et Andrei au sein de l’appartement ; je risque aussi de restreindre mon travail à une série de rendez-vous. Sur un plan simplement méthodologique, je me rends compte à quel point la logique classique de l’entretien sur rendez-vous m’insupporte. Heureusement, hier, quand je me suis entretenu avec Xavi, la situation d’entretien s’est très vite déconstruite. Xavi a commencé à sortir son carnet et ses outils de travail (du fil de fer, une bobine de fil, une plaque de polystyrène…) et le cadre de l’échange a été immédiatement bouleversé, pour ma plus grande satisfaction. La présence de Nicolas contribue également à défaire le schéma habituel de l’entretien de recherche. Je l’ai vraiment invité à ne pas se cantonner à une fonction de traduction mais de contribuer à l’échange. L’entretien prend dès lors la forme d’une rencontre où nous nous mettons à réfléchir ensemble. Une disponibilité, une quotidienneté.

En résumé, je dirais que le projet doit être capable de se maintenir dans la durée (il insiste, il résiste malgré le changement de contexte) tout en tenant compte de l’histoire dans laquelle il chemine et qui occasionne des changements et des bifurcations. Il est en quelque sorte mis à l’épreuve de sa propre histoire. Quelles sont les perspectives qu’il faut tenir ? Les objectifs et échéances auxquels nous ne saurions déroger ?

Il s’agit donc de penser une coordination à la mesure de cette « migration » du projet. Qu’il y ait une coordination pour chaque résidence, je l’entends. Qu’une telle fonction s’exerce également en regard des « obligations » d’ensemble du projet (échéances, objectifs, évaluation…), je l’entends pareillement. Reste à savoir comment accompagner ce rapport du projet à sa propre histoire, à ses propres « migrations ». Cette fonction est exercée de facto par Nicolas. Sa présence à Tarragona réactive un maillage relationnel qui n’avait certes pas disparu mais s’était relâché. Nous venons d’en discuter. Il n’a pas à se substituer aux amis qui coordonnent le travail à Tarragona ou le feront à Cluj-Napoca. Comment pourrait-il le faire alors qu’il ne dispose d’aucune clef pour résoudre les difficultés qui se présentent ? Son intervention est d’un autre ordre. Dans le Master où j’enseigne à Montpellier, je parlerais d’une logique d’intermédiation : s’efforcer de rendre compatibles ou conciliables des dynamiques de pensée, de vie et d’action nécessairement très singulières mais qui doivent pourtant tramer une même histoire, un même processus.

Hier, j’ai sollicité Xavi. Il était en résidence à Rennes et le sera à Cluj-Napoca. Il est le premier artiste avec qui je m’entretiens de notre résidence précédente. Xavi engage son travail à partir des émotions que la ville lui procure et procure à ses interlocuteurs. Il a fortement ressenti la fragilité du quartier et des vies qui s’y déroulent (il recourt à la figure du funambule pour évoquer cette fragilité). Il a essayé de trouver la forme plastique, la matière, les matériaux qui parvenaient à restituer cette vulnérabilité. À ce moment de l’entretien, Xavi ouvre le sac en plastique qu’il a posé à ses côtés. Nous conversons autour d’une table basse. Il s’assoie sur le sol et sort progressivement du sac son « petit » matériel qui constitue véritablement la matière avec laquelle il se met au travail, avec laquelle il réfléchit, ébauche, imagine : du fil de fer très souple, une bobine de fil noir, une petite plaque de polystyrène. Avec le fil de fer, Xavi a donné forme à une rangée d’immeubles ; il fixe cette ligne d’habitations sur la plaque de polystyrène. Il conçoit de cette façon l’image d’une ville complètement évidée, juste esquissée, qui s’amenuise jusqu’à ne laisser voir qu’un simple pourtour (matérialisé par le fil de fer). Xavi partage avec nous son processus de travail. Il se saisit maintenant de son iphone et nous montre la photographie d’une première ébauche de son travail. Sur une plaque sont installées plusieurs rangées d’immeubles et entre elles court un fil noir. Xavi nous précise que ces fils qui s’entrelacent et tissent des liens entre les immeubles symbolisent le parcours et les trajectoires des personnes. Le motif est fort et la vulnérabilité de l’ensemble se fait parfaitement sentir. Cette création correspond à l’une des Correspondances qu’il a réalisée à Rennes, celle qui l’implique personnellement. À travers cette Correspondance, il a souhaité adresser une image de fragilité et de vulnérabilité et partager ainsi avec nous ce qu’il avait lui-même ressenti à l’occasion de son séjour dans le quartier du Blosne. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas ce quartier, il est utile de préciser que le quartier est composé de nombreux petits immeubles séparés par des espaces verts, avec très peu de commerces. Le quartier ne renvoie pas l’image d’une vie urbaine telle qu’on la conçoit classiquement (des rues passantes, des commerces, de l’activité). À plusieurs moments de la journée, en particulier à l’arrivée du soir, le quartier se vide. Il s’évide ainsi que le montre Xavi.

Xavi a réussi à recomposer la situation et à la « rehausser ». Il s’est échappé du cadre de l’entretien pour nous introduire dans son atelier de travail et je ne doute pas que nous n’avons aperçu qu’une toute petite partie de l’atelier dans lequel s’exprime son imaginaire et prennent forme ses créations.

À Rennes, Xavi a conçu une Correspondance avec André. Il s’est efforcé de restituer, à cette occasion aussi, les sentiments et émotions que ce quartier peut provoquer. Lors de leur premier échange, André évoque le fait que ces multiples immeubles juxtaposés dans le quartier lui donnent l’impression d’être des bulles auxquelles il n’accède pas et qui le laissent loin à l’extérieur. Xavi a retenu ce motif pour concevoir sa Correspondance avec André. À cet instant de notre discussion, Xavi reparcourt son carnet de notes ; il retrouve la page sur laquelle il a annoté sa rencontre avec André et nous montre que l’image de la bulle (una burbuja) est apparue immédiatement, au tout début de leur échange.

Je sollicite Xavi à propos de sa relation avec André. Est-ce qu’il garde en mémoire la première fois où ils se sont rencontrés ? Il me répond oui sans hésitation. Pour lui, cette rencontre a été comme un flash. Il a été immédiatement séduit par sa manière de parler ; il s’est senti immédiatement en proximité. En poursuivant la discussion, Nicolas fait remarquer à Xavi qu’il avait croisé antérieurement André. Et pourtant, c’est un autre moment qui aura été fondateur. Je suis intéressé par ce décalage. Ce moment fondateur (initial) qui donne sa force et sa valeur à la relation ne peut pas être assimilé à l’idée de « la première fois ». Le moment initial / initiateur n’est pas nécessairement premier.

J’ai retrouvé, aujourd’hui lundi, cette différence dans les propos d’Andrei lorsqu’il parle de son travail photographique. Il insiste sur un moment très particulier, ce moment où tout à coup il sait que la photo est là avant même de la prendre. Ce moment décisif survient rarement au début de sa relation avec une personne. Il peut aussi ne jamais se produire et la relation rester orpheline d’une véritable rencontre. En souriant, il évoque un travail qu’il a essayé d’engager, pour ses Correspondances, avec le serveur d’un bar. Au bout de quelques visites, il a compris qu’il boirait peut-être beaucoup de bières en sa compagnie mais qu’il ne rencontrerait jamais son « sujet ». Et il a alors préféré renoncer !

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