Carnet de résidence 7 : jeudi 14 octobre 2010

J’organise désormais mes rendez-vous à « mon » bar habituel ! J’ai proposé à Jean-Paul de me rejoindre ce matin vers 9h autour d’un café. Notre contact n’est pas en lien direct avec la réalisation des Correspondances citoyennes en Europe mais s’inscrit dans l’environnement politique et institutionnel du projet. Jean-Paul a pris connaissance de mon Carnet de résidence. Raphaële que j’ai rencontrée hier l’avait également feuilleté. Marie-Pierre, avec qui je mange ce soir, le lit et ne manquera pas de me faire des retours. Ce Carnet donne une visibilité au projet au moment où il est mis en œuvre. L’équipe des Correspondances citoyennes en Europe assume ce choix, qui n’est pas fréquent et qui reste « risqué » dans un contexte urbain et politique où les effets d’image et de représentation sont toujours « sensibles ». Lundi en fin d’après-midi, j’ai accompagné Nicolas à un rendez-vous avec une élue ; ce rendez-vous était préparatoire à la participation de cette personnalité politique, en cette fin de semaine, à un temps de discussion avec l’ensemble des participants aux « Correspondances ». Nicolas en prenant congés de notre interlocutrice lui signale l’existence de ce Carnet de résidence et l’invite à le consulter. Cet écrit contribue à la présence publique du projet ; c’est une bonne chose à condition qu’il n’en devienne pas la parole autorisée. Il serait regrettable que la signature de ces quelques feuillets par un universitaire les dote d’une légitimité abusive, qui jouerait au détriment d’autres prises d’écriture, de parole ou de regard. La mise en ligne de la vidéo réalisée par Nani ouvre une nouvelle fenêtre de visibilité, les billets proposés par Fanny sur le thème « L’endroit préféré de… » également. Nous allons devoir réfléchir aux choix de nos supports de publicisation : le blog, Facebook, le site… En écrivant ces billets, j’ai parfaitement conscience de ces enjeux. Je me pose honnêtement la question de l’influence de cet effet de visibilité sur ma pratique d’écriture. À aucun moment, je ne perds de vue qu’une part de mon lectorat est composée de personnes directement concernées par le projet, soit parce qu’elles sont associées à sa réalisation, soit parce qu’elles entretiennent des relations professionnelles ou institutionnelles avec l’association L’Âge de la Tortue. À mes yeux, il n’existe pas d’écriture indépendamment d’un rapport au lecteur. L’écrit lui est destiné. Je suis préoccupé évidemment par la réception de ces textes. Cette présence nécessairement insistante du lecteur – un lecteur en proximité – ne me contraint pas dans mon travail de rédaction, au sens où elle pourrait me contraindre à occulter une question ou masquer un enjeu, par contre elle m’oblige, elle m’oblige à trouver la formulation la plus appropriée. Je m’efforce parfois d’atténuer la portée d’un mot ; je peux volontairement maintenir sous forme interrogative ou hypothétique certaines réflexions lorsque je sens qu’elles doivent maturer tranquillement pour mon lectorat. D’autres écritures seraient tout à fait envisageables, des écritures qui apostrophent ou provoquent. Je m’inscris plutôt dans une écriture qui chemine en voisinage et en compagnonnage avec ses lecteurs ; elle n’est pas pour autant complaisante. Je souhaite qu’elle réussisse à interpeller, à intriguer ou encore à surprendre mais sans susciter de crispations.

La nuit est bien avancée et je reprends la rédaction de ce Carnet après une interruption de plusieurs heures. J’ai mangé avec Marie-Pierre ce soir. Comme je le prévoyais, elle m’a fait part de son ressenti. Elle était un peu plus réservée à la lecture de mon dernier billet, celui de jeudi. Il est effectivement différent des précédents. J’ai éprouvé le besoin de faire le point. Ce billet s’adresse avant tout à moi-même. Le travail en résidence accélère étonnamment le travail de recherche et ce dernier billet représente une pause, mais au sens où l’on emploie ce terme dans l’utilisation, par exemple, d’un lecteur de CD. Mettre sur pause. J’ai éprouvé la nécessité de reprendre la main et de vérifier que j’étais encore en capacité de délimiter et de contrôler ma propre activité, de m’assurer que je n’étais pas emporté ou dispersé par le processus, d’où le retour d’une écriture plus normée et normative : en 1) je ferai ceci, en 2) cela et en 3)… Marie-Pierre se montre tout à fait intéressée par ce rapport réflexif que j’engage avec l’expérience, son processus, son organisation mais elle ajoute : il ne faudrait pas que cette attention portée au « faire » et au « comment » ne fasse oublier l’objet essentiel des Correspondances, à savoir « les migrations au cœur de la construction européenne ». Sa remarque est justifiée. J’appelle mon lectorat à un peu de patience ! Ces Carnets doivent se lire comme un texte en devenir. Ils sont à l’écoute de ce que je vis et à l’écoute du développement de mon activité. Effectivement, mon attention a été jusqu’à présent fortement accaparée par la réalité de l’expérience et la façon dont je pouvais m’y impliquer personnellement et professionnellement. Maintenant que j’y suis, dès lors que j’ai posé mes valises, je peux recentrer mon attention sur les « Correspondances » et les paroles de migrations qu’elles restituent.

Me revient une remarque formulée par Paloma ; elle a l’impression que, dans un premier temps, nous avons dû consacrer beaucoup d’énergie pour mettre sur les rails ce projet assez complexe et pour créer les conditions d’une co-habitation (compréhension de la démarche de chacun, équilibre entre la part du commun et la part des singularités, rythmes de vie de notre petite communauté de travail). Maintenant, elle attend avec impatience les résidences à Tarragone et Cluj-Napoca car elle sent que nous les aborderons en terrain plus assuré, moins en préoccupation du fonctionnement et, peut-être, plus libre de nos activités. La résidence au Blosne n’en a pas été pour autant moins riche et créative.

Hier matin, je travaillais avec Nicolas, Fanny et Thierry sur le dispositif d’évaluation. J’ai échangé en cours d’été et en septembre avec Nicolas à ce propos. Je suis maintenant assez familiarisé avec la démarche. Thierry la découvrait. Il prépare actuellement son Master. Nous devions tenir compte de ces niveaux d’implication différents tout en continuant néanmoins à avancer dans la formulation / formalisation de cet outil. En effet, il est indispensable pour Nicolas d’avancer sur ce dossier car, en fin de semaine, l’attend un autre temps fort de travail avec la présence de Ignasi et Istvan, référents pour Tarragone et Cluj-Napoca. Nicolas a établi un « référentiel d’évaluation » en déclinant, à partir des priorités de l’Union européenne et des objectifs du projet, des effets possibles en lien avec les actions engagées. Nous considérons que ce référentiel est acquis et nous décidons de travailler les indicateurs, ainsi que le guide d’entretien qui permettra le recueil de données. Nous vérifions pour chaque indicateur qu’elle peut en être la source et qui est en situation de l’informer. Nous parvenons au bout de ce travail. Nous nous penchons sur le guide d’entretien. Ce guide reste à finaliser. C’est ici que la contribution de Thierry trouve sa place. Il convient de concilier sa contribution à l’évaluation (le recueil de données qualitatives dans le cadre d’entretiens avec les participants au projet) et ses propres objectifs pour son mémoire de Master. Nous avons le sentiment au bout de deux / trois heures d’avoir plutôt bien avancé. Thierry a pris ses marques et je crois que nous lui avons permis de faire son chemin. Je me suis efforcé de ne pas jouer à l’universitaire dans son rapport à un étudiant de Master, en particulier lorsque nous travaillions avec une certaine technicité de recherche (par exemple, lors de la mise au point du guide d’entretien). Nicolas, pour sa part, a entendu les doutes et les questions (peut-être les critiques) adressés à un dispositif sur lequel il a longuement travaillé et qu’il a besoin, maintenant, de faire aboutir. Le lecteur l’aura senti : ce travail est assez aride ; ce qui explique certainement pourquoi nous sommes si peu nombreux autour de la table ! J’ai tenu à décrire avec suffisamment de précisions cette réunion car elle représente une réalité à part entière des Correspondances citoyennes en Europe. C’est ce travail, peu valorisé, souvent peu lisible pour les acteurs du projet, qui permet pourtant aux Correspondances d’exister parce que financées.

À l’issue de cette réunion, j’ai besoin de prendre l’air et de quitter l’appartement. Fanny me propose de découvrir un des marchés à proximité du Blosne, un des plus importants de la ville de Rennes. Cette promenade me fait du bien. L’activité du corps permet à l’esprit de reprendre un peu d’énergie !

Très vite en début d’après-midi, nous enchaînons avec notre atelier « conception d’un jeu de société qui retrace le parcours d’un migrant ». Deux autres personnes s’associent à notre travail, Mehdi, salarié de l’association, et Brik, Président de L’Âge de la Tortue. Nous leur proposons de lister les mots et les situations qu’ils associent à la condition de migrant. Nous nous étions pliés nous aussi, Paloma, Claire, Anne et moi-même, à cet exercice lors de notre précédente séance de travail. Nous pensions avoir fait le tour. Loin de là. Mehdi et Brik portent un regard sensiblement différent du nôtre ; ils mettent en avant la violence faite aux corps, y compris la mort, en particulier lors de la traversée vers l’Espagne. Nous avions connaissance de ces faits dramatiques par l’intermédiaire de la Presse et par des témoignages. Mais tout autre est d’entendre une parole à propos de ces faits et de ces situations. Je mesure, à nouveau, à quel point le récit et la prise de parole sont fondamentaux. Ils vont bien au-delà de la simple communication d’informations. Un fait peut être connu ; il acquiert une tout autre réalité dès lors qu’il est parlé, qu’il est impliqué dans et par des mots et qu’il fait sens pour une personne. La proposition de Paloma prend vraiment, à cet instant, toute sa signification : susciter ou solliciter la parole à propos de l’expérience du migrant. Je suis aussi très frappé par le fait que Mehdi met aussi directement en avant la question du corps. La migration s’incarne, au sens propre, dans les corps. Je vais rester attentif à cette dimension lorsque je parlerai à nouveau avec les artistes au sujet de leur rencontre avec des migrants et de la « Correspondance » qu’ils réalisent avec eux. Un autre moment de la discussion a été particulièrement déconcertant : nous ne parvenons pas à nommer le point d’arrivée de notre jeu ; son point de départ semble – peut-être à tort – plus facile à désigner : il s’agit du moment où le migrant quitte son village, sa ville ou son pays. Mais à quel moment peut-on dire qu’il est arrivé ? Quand parvient-il vraiment à poser ses valises ? Que signifie « être arrivé » ?

En fin d’après-midi, je rejoins Raphaële pour boire un verre en centre-ville de Rennes.

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