Carnet de résidence 6 : mercredi 13 octobre 2010

Ce matin, du fait de la grève de la veille, pas de journaux nationaux en kiosque. Je bois mon café en regardant la chaîne sportive branchée en continu dans le bar. Je sens poindre l’inquiétude de mon lectorat : la publication du Billet du Blosne sera-elle aussi affectée par les perturbations sociales ? Non j’assure, comme pour les informations télévisées, un service minimum !

Mardi matin, j’ai donc travaillé avec Andrei. Andreea est présente pour assurer la traduction ; elle participe aussi à notre échange, comme je l’y invite. Andrei me présente son travail photographique et me parle de la façon dont il aborde les personnes, réussit à faire comprendre et accepter son travail et porte son regard de photographe. Comme je l’ai déjà précisé, je me suis fixé comme règle de ne pas parler du travail d’un artiste avant qu’il ne l’ait lui-même rendu public.

J’ai très envie de comprendre comment les artistes réalisent une « correspondance » avec la ou les personnes qu’ils ont rencontrées, et le comprendre sur un plan très concret – vraiment la question du comment : comment le contact se prend, comment l’artiste s’implique dans l’échange et fait connaître son travail, comment les personnes réagissent et s’approprient la démarche… Depuis de nombreuses années, une part de mon travail de recherche porte sur cette « fabrique » de l’art, sur cette « fabrication » d’une création. Je ne suis ni un sociologue, ni un philosophe de l’art, mais un chercheur qui s’interroge sur les multiples petites « fabriques » qui composent un « art de faire ». J’espère que les artistes vont accepter de m’ouvrir leur atelier – leur atelier imaginaire, sensible, technique, pratique… Même s’ils acceptent simplement d’entrebâiller la porte ! Cet entretien avec Andrei, comme celui avec Xavi, sont déjà très fructueux et me laissent penser que nous pourrons prolonger et approfondir nos discussions. Les artistes participent à deux résidences et j’aurai donc l’occasion de co-habiter à nouveau avec eux et de reprendre (j’espère) le fil de cette recherche. En ce moment, leur attention et leur disponibilité sont fortement mobilisées par la finalisation de leurs « Correspondances ». Lorsque nous nous retrouverons à Tarragone ou à Cluj, je leur proposerai de reparcourir cette première expérience et de profiter de cet effet de distance pour tenter d’analyser ensemble ce processus de création. Même si l’exercice est toujours délicat, je me sens à l’aise pour l’engager, dans la mesure où je l’ai déjà fait à plusieurs reprises, sans me montrer (je crois) trop intrusif. Mon regard de chercheur a toujours porté sur l’activité de création telle qu’elle se réalise concrètement, sur l’art en train de se faire, sur l’artiste-au-travail et il me semble que ce point de vue permet d’aborder les enjeux de l’art au plus près de ce que vivent les créateurs et leurs « publics ».

Dans le cadre des Correspondances citoyennes en Europe, les artistes inscrivent leur pratique dans un processus impliquant de part et d’autre, impliquant pour eux et impliquant pour les personnes : ils réalisent une « correspondance ». Dans quelle mesure cette situation de co-implication influence-t-elle leur travail ? Est-ce qu’ils ont découvert, à cette occasion, un aspect encore inaperçu ou nouveau de leur propre démarche de création ? Qu’est-ce qu’ils ont appris sur eux-mêmes et sur leur art en s’engageant dans l’expérience des Correspondances citoyennes en Europe ?

Mehdi, salarié de l’association L’Âge de la Tortue, a fréquemment joué le rôle d’intercesseur et a favorisé les rencontres avec les habitants du quartier. Je souhaite également recueillir son point de vue. Qu’est-ce que cette expérience lui a apporté ? Qu’est-ce qui a pu le surprendre ou l’intéresser ? Le travail sociologique repose fondamentalement sur la formulation de questions simples… dont la mise en œuvre s’avère ensuite singulièrement compliquée, surtout pour la personne qui est sollicitée !

Je construis mon questionnement de recherche au fur et à mesure de l’avancée de ma résidence, autrement dit, à vitesse accélérée ! Pour cette première résidence au Blosne, j’ai dû me familiariser avec les « Correspondances » et prendre mes marques. Mon regard de chercheur en a été influencé. Mon attention a été fortement sollicité par le lieu, les interactions, les moments de travail en commun, le processus et son organisation… Je vais continuer dans cette voie. Il n’est pas dans mon tempérament de lâcher une piste de recherche avant de l’avoir explorée et ré-explorée, surtout lorsqu’elle se montre aussi productive. Le même « dispositif » (la résidence) va être relancé dans deux autres quartiers (à Tarragone et Cluj-Napoca). Un même « dispositif » est activé dans des contextes différents : que va-t-il se passer ? Rencontrerons-nous beaucoup de similitudes ? Beaucoup de différences ? Quels aspects du projet vont être particulièrement affectés par ce changement de contexte ? Un même « dispositif » à l’épreuve d’environnements différents, avec quelles conséquences ?

Une deuxième perspective de recherche voit le jour en cette fin de résidence, sans que je puisse préjuger de ce qu’elle me réservera par la suite. Elle concerne la « fabrique » des correspondances. Je viens d’en parler à l’instant. J’ai vraiment envie de poursuivre mes entretiens avec les artistes pour essayer d’accéder, avec eux et à leur rythme, au processus même de création d’une « Correspondance », au plus concret, au plus près de leur vécu. Le travail que j’engage avec Paloma représente également une formidable opportunité puisque je me trouve en situation de recherche-action : je suis associé à la fabrication d’une « correspondance », qui va se réaliser sous la forme d’un jeu de société, et je vais ainsi pouvoir observer et analyser tout en faisant ; je vais pouvoir observer et analyser parce que je fais.

Enfin, je ne perds pas de vue mon intérêt pour les récits de migration et l’importance d’inventer des formes pour que ces récits soient transmis et entendus. Le travail avec Paloma va me permettre de rencontrer des habitants – et dès cette fin de semaine ! – pour recueillir leur parcours de migrant. À moi seul, dans le cadre d’une résidence d’une si petite dizaine de jours, je n’y parviendrai pas. C’est uniquement en collaborant avec un artiste que je peux « tenir » cette perspective de recherche. D’autres possibilités de collaboration se feront peut-être jour.

En résumé – pour ce que j’en comprends aujourd’hui – mon travail de recherche porte en 1) sur l’agencement du projet et ses possibles transformations en fonction des changements de lieux et de contextes, en 2) sur la « fabrique » des correspondances et en 3) sur le recueil des récits et l’exploration d’une forme appropriée à leur transmission.

Un programme aussi ambitieux mérite une bonne nuit de sommeil.

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