Carnet de résidence 4 : Lundi 11 octobre 2010

Hier, Claire profite de la tranquillité de notre dimanche après-midi pour m’interviewer dans le cadre de la recherche qu’elle mène au sein des Correspondances citoyennes en Europe (je rappelle que toutes les propositions de travail des participants aux Correspondances sont disponibles en ligne sur le site : http://www.correspondancescitoyennes.eu). Ses questions portent sur la façon dont je comprends et vis ma contribution à l’expérience et sur le pluri-linguisme inhérent à cette démarche. Une chercheuse qui s’entretient avec un chercheur ! Curieusement, je me remémore difficilement le contenu de cet entretien. J’avais la préoccupation de bien faire et de structurer correctement mon propos – sans doute mon côté bon élève qui me revient dès que la situation, symboliquement, se « scolarise« , le terme est malheureux mais il ne m’en vient pas d’autres – car je gardais en tête le travail de transcription de l’enregistrement qui attendait Claire. Mais il est vrai que je n’ai pas pris de notes dans mon Carnet de recherche au moment où ma collègue s’entretenait avec moi ! Non, là, j’aurais eu l’impression de me transformer en Shadoks. Le sociologue qui « sociologue » et qui « sociologue » encore…

Claire m’interviewe évidemment en tant qu’acteur / contributeur au projet. Et le simple fait que cet entretien de recherche ait lieu donne sens à mon positionnement. Je pratique une recherche autant contributive que distanciée. Il ne fait pas de doute pour moi que je participe aux Correspondances citoyennes en Europe pour contribuer à leur réalisation. Mais sur quels plans ? Avec quels apports ? La réponse n’est pas simple à formuler. Claire, de manière très juste, me sollicite sur ce point. Je serais bien en peine de caractériser, à ce stade du travail, la réalité de ma contribution ; je peux au moins en évoquer les intentions. J’ai coopéré avec Nicolas et Paloma à propos de ce que je nommerais l’agencement du projet, non pas sa conception car L’âge de la Tortue possède une solide expérience en ce domaine, non pas son administration qui, même si elle occasionne inévitablement mille soucis, est parfaitement prise en charge ; non il s’agit bien de quelque chose de l’ordre de l’agencement, de la configuration ou, pour le dire dans les termes de Michel Foucault, de la gouvernementalité, en l’occurrence le « gouvernement«  des affaires communes à partir de ce qui se vit et se travaille en commun. L’expérience amorce de nombreux processus, intègre une diversité d’acteurs, se déplace régulièrement d’un plan à un autre. Et, pourtant, l’ensemble tient et j’ai envie d’ajouter l’ensemble tient malgré tout, tient néanmoins. C’est cette énigme du « malgré tout«  qui motive fortement mon travail de recherche. Je vais esquisser quelques hypothèses.

Les questions ou difficultés qui se posent sont prises en compte à l’endroit où elles émergent, sur le plan même où elles se font jour. Le moment de la régulation devient donc un moment à part entière de l’activité. Il n’y a pas d’un côté le travail en train de se faire et, d’un autre, une instance détachée, assignée, qui veillerait au bon déroulement des choses. Les modes de régulation (de gouvernementalité, dans mon jargon) se montrent aussi mobiles, différenciés et réactifs que le sont les activités. Mais j’ai conscience que ce mode d’agencement sollicite fortement l’implication des acteurs ; aucun d’entre nous ne peut rester centré sur sa seule activité car il se condamne sinon à l’impuissance. Nous sommes en dépendance réciproque mais une dépendance à l’autre qui est admise et assumée car elle renforce notre capacité à faire et car nous la savons temporaire, transitoire et surtout réversible. Cette réversibilité et cette réciprocité sont un élément décisif dans l’agencement du projet. Je ne décris pas ici un fonctionnement acquis, sans heurts ni hésitations. Correspondances citoyennes en Europe se conçoit et se réalise sur le mode de l’expérimentation, y compris sur le plan de son organisation et de sa régulation. Là où je formule fermement mes points d’analyse, le lecteur est invité à lire avant tout des pistes et des possibles, des tentatives et des explorations.

Loin de moi l’idée de sous-estimer, par ailleurs, la fonction de coordination endossée par Nicolas ; il exerce ses prérogatives légitimement, comme les artistes ou les chercheurs exercent les leurs. Ce « modèle«  de gouvernementalité, que j’esquisse avec difficulté ici, ne se réalise pas au détriment des compétences spécifiques, des savoir-faire ou des réalités de métier. Mais il laisse penser (ou espérer) que l’agencement de l’expérience, sa composition et sa configuration, deviennent notre affaire commune car elle nous implique conjointement et indissociablement. C’est dans le rapport à l’autre – un rapport investi et pratiqué – que chacun parvient à exercer son « art« , non pas seulement en tenant compte de l’autre, ni en étant en souci de lui, mais en réussissant à penser, à agir et à déployer ce rapport, en lui donnant le maximum de portée. De nombreux exemples me viennent à l’esprit : le travail de traduction de Paloma qui me permet d’échanger avec Xavi, l’interview de Claire qui contribue à la fabrication de ma sociologie, l’intercession de Nicolas qui me familiarise avec le quartier, le regard photographique de Nani ou Andrei qui sollicite mon attention et ma sensibilité…

Un deuxième questionnement de Claire aura également retenu mon attention : le pluri-linguisme. Ma réponse aura été paradoxale. Je suis inhibé dans la pratique d’une langue étrangère. Néanmoins, depuis le démarrage des Correspondances citoyennes en Europe, mon écoute de l’anglais s’est désinhibée (en remobilisant mes sept années d’anglais entre le Collège et le Lycée, je parviens pour partie, et fort modestement, à suivre une conversation) même si ma parole reste encore très embarrassée. Il est certain que Nicolas ne m’a pas sollicité pour cette compétence-là. Par contre, j’ai depuis longtemps très largement désinhibé mon rapport à mon propre langage professionnel et aux autres langages professionnels avec lesquels j’interagis. Je ne me sens pas retenu par la langue de mon métier et je lui fais autant de mauvaises manières que nécessaire. Et je m’invite sans façon dans les autres univers professionnels, avec la plus aimable maladresse. Mais comme j’aime l’écrire et le dire : « ne soyez pas en souci, je ne fais que passer… ».

J’insistais en introduction de mon propos sur le caractère contributif de mon engagement de sociologue au sein des Correspondances citoyennes en Europe. Je résumerai ma pensée en disant qu’en fabriquant de la sociologie, j’espère contribuer à fabriquer le projet. Ma sociologie se préoccupe donc d’analyser des processus qu’elle aura inévitablement concourus à faire émerger. Je crée, par mon travail sociologique, la réalité qui va préoccuper en retour ma sociologie. Et les Shadoks sociologisaient et sociologisaient… À preuve ce Journal de recherche (ici nommé Carnet de résidence) que je mets en ligne et que j’adresse aux autres contributeurs du projet. Aussitôt formulée l’analyse, l’hypothèse ou l’observation est réengagée dans l’action, au bon vouloir de chacun, et elle en influence (peut-être) le développement. Et j’écrirai très bientôt quelques paragraphes de ce Journal de recherche à propos de faits et de réalités que ce même journal aura partiellement contribué à créer. Décidément, Shadoks, Shadoks…

Il est 23h19. J’ai fait le pari de mettre en ligne chaque soir un feuillet. J’appose donc le mot fin, d’autant que cette chronique concerne la journée de dimanche – une journée qui était supposée être de (tout) repos.

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